Par Minotaure
La rencontre entre Nietzsche et Lou a lieu dans la basilique Saint-Pierre de Rome.
«De quelles étoiles sommes-nous tombés pour nous rencontrer»
seront les premiers mots de Nietzsche lorsqu'il aperçoit la jeune fille.
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Il a trente-huit ans, elle vingt et un.
Paul Rée, l'ami de Nietzsche est mélancolique.
Il a rencontrée Lou le premier l'a aimée, s'est déclaré, a échoué.
Amis, voici le mot qu'elle aime prononcer lorsque les hommes se déclarent.
« Soyons amis ! répond-elle. Formons une communauté de coeur et d'esprit ! Épousons nos idées ! »
Mais Nietzsche attend plus de cette rencontre.
Il déclare, peu après leur rencontre:
« Je ne veux plus être seul, je veux réapprendre à devenir un être humain. »
Mais Lou, à cette époque est une jeune fille qui tente de devenir une surfemme à qui rien ne peut être imposé.
Nietzsche, enthousiasmé par sa rencontre, lit à Lou des pages toutes fraîches du "Gai Savoir" et marche des heures en sa compagnie dans les nuits de Rome.
Il disserte sur tout, sur l'amitié, confie que désormais, en matière de musique, Georges Bizet a remplacé Wagner dans son coeur.
Enfin, l'humeur tourmentée de ses longues journées d'écriture trouve à présent sa pleine justification puisqu'il vient de la rencontrer.
Par l'intermédiaire de Rée, Nietzsche ne tarde pas à son tour de demander Lou en mariage.
Pour ne pas blesser un homme qu'elle admire, elle prétexte une pension versée par l'État de Russie à laquelle elle n'aurait plus droit une fois mariée.
Et une fois mariée, elle ne devrait dépendre que de son mari, Nietzsche, qui a tout juste de quoi subvenir à ses propres besoins.
Lou, Nietzsche et Rée vont partager, par épisodes discontinus et durant les sept mois qui suivront, une étrange amitié amoureuse faite de rires et de conversations.
De sexe, toujours point.
D'exaltation, à profusion.
Lou, Rée et Nietzsche partent, accompagnés de la mère de Lou, en direction de la Suisse et s'arrêtent aux bords du lac d'Orta, un des lacs supérieurs italiens, l'un des plus beaux.
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le lac d'Orta
Le décor est magnifique : une île au milieu du lac, celle de San Giulio, une colline dédiée à la mémoire de saint François, le Monte Sacro dans ce mélange de piété et de beauté, l'humeur est à l'exaltation.
Lou et Nietzsche sont profondément émus.
/.../
Tout à une ferveur quasi religieuse, ils laissent au bord du lac, Rée et madame Salomé et, comme des milliers de pèlerins l'ont fait avant eux, ils entreprennent de gravir la colline du Monte Sacro.
Que se passa-t-il lors cette promenade où deux êtres à fleur de peau se trouvent face à face .
Il n'y a évidemment aucun témoin, mais au vu des réactions, des confessions tardives, on peut imaginer que quelque chose d'important se produisit.
Important pour qui ?
Pour Nietzsche qui revint de la ballade, le coeur léger et rempli d'allégresse.
« Je vous dois le plus beau rêve de ma vie », dira-t-il plus tard à Lou.
Se sont-ils embrassés, oui ou non.
Oui, vraisemblablement, et ce baiser, amical pour Lou, se transforma en don et promesse pour celui qui le reçut.
L'homme amoureux qu'est alors Nietzsche ne peut voir là que le signe attendu depuis longtemps, celui d'une Lou amoureuse, comme lui, et qui lui offre le premier cadeau d'une vie qu'il imaginait remplie de tendresse, d'un amour qu'il allait désormais pouvoir partager, seul, avec celle qu'il venait de se choisir.
« La Lou d'Orta était un être différent », écrira-t-il de nombreuses fois sur des carnets de notes et brouillons de lettres, après leur rupture.
Quant à elle, plus tard encore, elle se confiera à un ami d'enfance en ces termes vagues
« Je ne sais plus maintenant si j'ai embrassé Nietzsche sur le Monte Sacro. »
Que de supputations et de malentendus pour un baiser ! dira-t-on.
Mais pour un homme tel que Nietzsche, qui a certainement vu en Lou la femme qu'il attendait, l'effet en sera désastreux.
Quoi qu'il en soit, le trio se sépare, rendez-vous est pris dans cinq jours à Lucerne pour y visiter l'ancienne maison de Wagner, là où Nietzsche a passé avec ses amis Cosima et Richard des jours heureux.
Madame Salomé, Lou et Rée partent ensemble, tandis que Nietzsche, en apesanteur, s'en va rendre visite à un couple d'amis, les Overbeck, à Bâle.
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les Overbeck
Ils ne l'ont jamais vu dans cet état, bavard, guilleret, se projetant avec complaisance dans l'avenir, et ils se demandent qui peut bien être cette Lou - l'ensorceleuse - qui a mis leur ami dans un tel état de feu.
Les critiques à l'égard de Lou ne se font pas attendre, celles de sa mère d'abord, et surtout de Rée, qui a fort bien décrypté le scénario du Monte Sacro.
Il sait Nietzsche inflammable comme un adolescent et devine que la fameuse promenade l'a porté à incandescence.
Il devine encore que le rendez-vous de Lucerne ne sera qu'un prétexte de plus pour que le fou de Lou réitère sa demande en mariage.
Il avertit la jeune fille et lui demande d'être nette et sans équivoque à l'endroit de Nietzsche lorsque la seconde déclaration sera proférée.
Lou et Nietzsche ont rendez-vous dans le parc de la ville, devant la statue du Lion.
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Nous sommes en mai, le ciel est d'azur, les arbres en fleurs, un beau jour pour une demande en mariage...
Fort de ce qu'il croit être ressenti à son égard par Lou, Nietzsche est sûr de lui.
Il badine, léger, il pense au fils qu'il veut avoir avec Lou et dont il a parlé avec les Overbeck.
/.../
Comme prévu et sans détour, il réédite sa requête, aussitôt écartée par Lou qui lui répond cette fois, sans détour qu'elle ne veut à aucun prix se marier, qu'elle veut rester libre, mais veut affirmer une amitié qu'elle désire partager avec Rée à travers le trio imaginé à Rome.
Devant l'étonnement de Lou, Nietzsche reste calme et, comme si le fait de connaître cette réponse le soulageait, il propose de continuer la préparation de leur projet de communauté de travail.
Mieux vaut partager Lou que la perdre.
Pour célébrer et immortaliser le triangle « amoureux », Nietzsche Rée et Lou vont chez le photographe.
Plus tard, Nietzsche demande d'une manière pressante à Lou de passer quelques semaines avec lui à Tautenburg.
Nietzsche y a loué une maison pour le prochain été et sa soeur Élisabeth viendra le rejoindre.
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Lou sait pourtant qu'il ne lui faut plus donner de gages amoureux à Nietzsche.
/.../
À Tautenburg, comme si rien ne s'était passé depuis l'escalade du Monte Sacro, Nietzsche est radieux et accueille Lou avec chaleur et enthousiasme.
Même plus, il a le sentiment que l'être du Monte Sacro qu'il a serré dans ses bras est venu le rejoindre avec les mêmes intentions qu'alors.
Illusions de l'homme amoureux qui croit être pareillement aimé en retour...
Mais la soeur n'est pas loin et fait aussitôt son rapport.
En tête à tête.
Elle sait où ça fera le plus mal : raconter l'intimité de Lou avec Wagner /.../ comme si on voulait l'humilier, lui Nietzsche, à Bayreuth même, le lieu symbolique de la gloire de Wagner et de la sienne, là où il fut chéri et avait cru trouver une famille de coeur et de pensée.
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Elisabeth
Quelques instants plus tard, Lou, désarçonnée, voit réapparaître un Nietzsche aux sourcils froncés et au regard fermé.
/.../
Il lui fait une scène et lui reproche, comme à une enfant grondée, son exubérance de Bayreuth.
Elle ne supporte pas qu'il lui fasse la liste des gens fréquentables ou pas, et d'ailleurs, toute à sa fureur, elle propose de partir sur-lechamp, quitter Tautenburg : c'est ce qu'elle dit et qu'il ne peut supporter.
Alors, il se fait miel, propose une promenade et prend prétexte de lui montrer l'emplacement que les villageois de Tautenburg ont trouvé pour installer un banc à sa gloire et où sera inscrit: Le Gai Savoir.
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/.../
Au cours de ces dix-neuf jours à Tautenburg en compagnie de Lou, Nietzsche sent autour de lui, comme jamais auparavant dans sa vie, la présence d'un destin qui le « pousse vers le bonheur ».
Son avenir porte aujourd'hui les traits d'une jeune femme de vingt et un ans.
« Ce que je n'espérais plus, trouver un compagnon de mon bonheur suprême et de ma suprême souffrance, me paraît désormais possible - comme une perspective dorée à l'horizon de toute ma vie future. »
Règne en lui un sentiment d'euphorie et de triomphe sur la destinée.
Ce que Nietzsche ne peut deviner, c'est que le destin ne lui réserve rien de triomphal, et que s'il est déjà à l'oeuvre, c'est pour le déchirer et le détruire, et ne faire de lui qu'un « fragment de douleur ».
Croyant ferme au signe que représente pour lui la présence de Lou à ses côtés, il voit en elle une messagère.
« Lorsque je me suis tourné à nouveau vers les hommes et vers la vie, j'ai cru que l'on m'avait envoyé un ange - un ange qui adoucirait bien des choses que la douleur et la solitude avaient trop endurcies en moi et, pardessus tout, un ange du courage et de l'espérance. »
Durant son séjour auprès de Nietzsche, Lou va tenir un journal sous forme de lettres qu'elle adresse à Rée.
« Après une journée passée avec lui, durant laquelle je me suis efforcée d'être gaie et naturelle, nous retrouvâmes notre ancienne intimité. Il monta souvent dans ma chambre et, dans la soirée, il prit ma main et l'embrassa deux fois... »
Plus tard : « Quand deux personnes sont dissemblables, comme vous et moi, elles sont enchantées lorsqu'elles trouvent des points d'accord. Mais lorsqu'elles se ressemblent autant que Nietzsche et moi, elles souffrent de leurs différences. »
Nietzsche sait qu'en gagnant Lou, il ne peut que perdre Élisabeth.
Dilemme qui sera de courte durée.
Celle-ci fut toujours écartée de leurs conversations et cette complicité à laquelle elle se sent étrangère l'aura agacée au plus haut degré.
Le point de rupture est atteint lorsque Lou quitte Tautenburg : Nietzsche rompt avec sa soeur, il a en main le cadeau de départ de Lou, un exemplaire de Prière à la vie, un poème écrit par elle et qui se termine ainsi
" Si tu n'as plus de joie à me donner, Offre-moi ta douleur."
Lou part à Berlin où Rée l'attend.
Jalousie de Nietzsche à l'égard de Rée ; jalousie réciproque de celui-ci envers Nietzsche.
Rée est anxieux. Que s'est-il passé durant ces trois semaines à Tautenburg.
Lou le rassure, elle est prête à vivre avec lui, sans mariage évidemment, sans sexe, comment savoir ?
Ils iront dans un premier temps rejoindre Nietzsche qui se trouve à Leipzig et les attend.
/.../
Nietzsche, qui ne veut plus avoir affaire à sa soeur, quitte ses parents, sa famille de Naumburg où il était retourné après Tautenburg, croyant y trouver un semblant de quiétude, et s'en va pour Leipzig attendre Lou et Rée qui lui ont promis de le rejoindre.
Il ne peut se déprendre d'elle et tout est bon, même la présence d'un tiers qu'il a fini par abhorrer.
Seul dans une chambre meublée, Nietzsche vit dans une solitude immense.
Il vient de rompre avec sa famille, Lou est évanescente.
/.../
Il écrit aux Overbeck :
« Lou arrivera ici le 2 octobre. Quelques semaines plus tard, nous partirons pour Paris... Sur ma proposition. »
Nietzsche ne peut évidemment imaginer que Leipzig sera le dernier lieu qui les verra, Lou et lui réunis.
Il évoque pour la première fois avec elle son idée de L'Éternel Retour, affirme que Rée, transi et raisonnant comme il est, serait incapable d'adhérer à ce cycle effroyable de la condition humaine.
Celui-ci, pour se débarrasser, non sans cynisme, de Nietzsche et de ses « élucubrations » intempestives, lui fait croire qu'ils iront le rejoindre à Paris, pour que se constitue enfin la Sainte Trinité si chère à Lou.
De fait, personne n'y croit plus et Leipzig sera le décor d'une amitié perdue, d'un amour avorté : un désastre sentimental qui servira de détonateur à l'écriture de Zarathoustra, moins de six mois plus tard.
Le 25 août 1900, Nietzsche meurt à 56 ans de folie de fatigue et de solitude.
Lou n'a pas une larme pour le philosophe qui l'aime tant
Le texte de cet article est tiré du livre d'Yves Simon: "Lou Andreas-Salomé"
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