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Jacob Burckhardt et Nietzsche (1)

 

 

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Jacob Burckhardt et Nietzsche (1)

Jacob Burckhardt, né le 25 mai 1818 à Bâle et mort le 8 août 1897 dans la même ville est un historien, historien de l'art, philosophe de l'histoire et de la culture et historiographe suisse. Il est renommé pour avoir abordé l'histoire de l'art d'une manière savante1. Burckhardt est considéré comme un spécialiste de la Renaissance, étant l'auteur de La Civilisation de la Renaissance en Italie, un ouvrage publié en 1860 qui fit autorité en son temps.
 

Burckhardt resta à l'écart de la vie scientifique de son temps : adepte du vivre caché d'Épicure, il privilégia son poste discret à l'université de Bâle (en refusant des offres dans de grandes villes, Berlin par exemple), qui était alors une institution de dimension modeste.
Son caractère exprimait naturellement cette discrétion professionnelle : il ne découvrait que rarement ses émotions et sa nature passionnée, qu'il dissimulait sous une douce ironie, ce qui fit dire à Franz Overbeck, dans ses Souvenirs sur Nietzsche que son caractère était quelque peu pusillanime.
Il resta toute sa vie célibataire, et trouva dans l'enseignement, selon ses propres déclarations, un « véritable sentiment de bonheur ». Il était un grand ami des chats.

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Aux yeux de ses contemporains, Burckhardt fut l'un des esprits les plus cultivés de son temps. Esprit universel, d'une érudition incomparable, il méprisa les philistins de la culture qui font des connaissances historiques une simple connaissance sans vie et un métier comme un autre, et qui s'autoproclament juges suprêmes de l'histoire.


Ses écrits et ses cours montrent ainsi un homme attaché d'abord à comprendre la psychologie des hommes du passé, en étudiant leur civilisation dans de vastes tableaux vivants qui laissaient de côté l'érudition intempestive quand elle n'est pas nécessaire : il lutta notamment contre l'éparpillement de l'esprit et la spécialisation qui empêchent l'esprit de parvenir à des vues synthétiques.
 

Débarrassée de ces obstacles, l'histoire peut ainsi nous instruire sur l'homme et ses facultés, et nous porter à la connaissance universelle de l'humanité.
 

Le travail de l'historien consiste, dans ce but, à définir la Kulturgeschichte ou « l'attitude des hommes d'une certaine époque devant le monde. »
 

Attaché au libre déploiement des facultés humaines, il tenait en horreur les progrès du capitalisme et le développement de l'esprit de propriété sur les œuvres culturelles (droit d'auteur par exemple) ; il craignait également le prolétariat qu'il estimait hostile à la culture ; il se méfiait de l'État tout-puissant et croyait inévitable le conflit entre prolétaires et capitalistes.
 

Les études historiques selon lui devaient conduire à une contemplation de l'évolution humaine dans un esprit humaniste, mais il considérait lui-même l'histoire, non en esthète indifférent et apolitique, mais en moraliste romantique épris de liberté.

Sa conception individualiste de la culture, et sa prédilection pour les petites républiques de citoyens libres, sa méfiance envers la violence de l'État et le fanatisme des religions monothéistes, son admiration de la Grèce et de la Renaissance, ainsi que son inspiration schopenhauerienne, en font le grand maître de Nietzsche ; ce dernier est, pour ainsi dire, son héritier et son continuateur.
 

Nietzsche, qui a suivi les cours de Burckhardt sur l'histoire s'en est largement inspiré.

 

Ses souvenirs sur la fin de vie du philosphe paraissent en 1955 (ou peut-être avant: je n'ai pas trouvé de date antérieure), sous le titre « Frédéric Nietzsche en Suisse » édité par la "Société de Conférences de Monaco" sous le haut patronage de S.A.S. Le Prince Rainier III à l' Imprimerie Nationale de Monaco.
 

Son témoignage est d'une importance capitale pour saisir ce que furent ces dernières années de la vie Nietzsche, tout autant que bouleversant.

Jacob Burckhardt et Nietzsche (1)
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Frédéric Nietzsche en Suisse

par Jacob Burckardt

 

Un grand historien du siècle dernier, un solitaire, un vieillard, qui menait une vie laborieuse sur les bords du Rhin, dans cette ville de Bâle chère aux humanistes, reçut le dimanche 6 janvier 1889 une lettre datée de Turin le 5.
En la parcourant, dès la première phrase, il fut saisi d'une sorte d'effroi. Les caractères lumineux, passionnés, qui couvraient les feuillets, tremblaient devant ses yeux.
Il dut faire un effort et relire, phrase après phrase:
« Maintenant je préférerais de beaucoup être professeur à l'Université de Bâle que d'être Dieu le Père mais je n'ai pas osé tout sacrifier à mon égoïsme, pour renoncer au devoir de créer un monde.
Mais vous voyez, il faut faire des sacrifices partout et toujours.
J'ai loué une petite chambre d'étudiant qui se trouve en face de ce palais Carignan, dans lequel je suis né, car je suis Victor Emmanuel, ma chambre me permet d'entendre, en travaillant, une musique admirable, jouée juste en dessous de ma demeure dans la galerie Subalpina.
Je paie 25 francs ; je vais acheter moi-même en ville mon thé et tout le reste, je souffre seulement de mes bottines déchirées, mais à vrai dire je remercie sans cesse le ciel pour ce vieux monde, en présence duquel les hommes n'ont pas voulu être suffisamment simples et silencieux.
« Etant condamné à entretenir la prochaine éternité par de mauvais paradoxes, j'écris sous des conditions qui ne laissent rien à désirer et qui ne me fatiguent guère. Le bureau de poste est à cinq pas, et je mets moi-même ces lettres à la boîte, après les avoir adressées à la grande presse.
« J'ai des rapports étroits avec le feuilleton du « Figaro » et pour vous donner un exemple de ma candeur, écoutez mes deux premiers paradoxes :
N'exagérez pas le cas Prado. Je suis Prado moi-même et aussi son père, et je vous confie que je suis également Lesseps.
Je voudrais donner une nouvelle conception aux Parisiens que j'aime tant, je voudrais qu'ils comprissent le criminel honnête...
Deuxième paradoxe : , en quittant ce monde, je salue les immortels, Monsieur Daudet en fait partie.
Voyez-vous, ce qui est gênant, c'est que j'incarne à moi tout seul chaque personnage historique.
C'est la même chose pour les enfants que j'ai engendrés, et voici pourquoi je suis à me demander si tous ceux qui entreront dans le règne de Dieu ne sont pas depuis toujours d'essence divine.
« Au cours de cet automne, à deux reprises, habillé aussi modestement qu'il se pouvait, j'ai assisté à mon propre enterrement, la première fois sous la forme du Comte Robilant mon fils, en tant que je suis Charles Albert (c'est-à-dire ma nature inférieure), mais n'oubliez pas que j'ai été Antonelli tout entier.
Cher ami, vous devriez contempler mon édifice ; comme j'ai peu d'expérience dans les questions de la construction, vous êtes appelé à prononcer toute opinion critique, je vous serais reconnaissant, sans promettre toutefois de pouvoir appliquer vos avis.
Nous, les artistes, nous n'apprenons rien des autres.
Aujourd'hui j'ai assisté à une opérette, géniale et mauresque, je me suis rendu compte qu'il y a deux pôles décisifs : Moscou et Rome.
« Vous voyez donc, l'on ne peut nier mon talent à comprendre les paysages. Enfin réfléchissez aux belles conversations que nous pourrions avoir :
Turin n'est pas éloigné, il s'y trouve même du vin de la Valteline. Au point de vue vestimentaire, nous nous en tiendrons au négligé.
« Je vous aime de tout coeur.
Frédéric Nietzsche ».

 

 

Le vieillard, Jacques Burckhardt, prit son chapeau et se rendit chez son collègue, l'historien de l'Église, le théologien François Overbeck, le dernier ami intime et fidèle qui restait à Nietzsche, ce Nietzsche qui était alors l'auteur d'une oeuvre presque inconnue encore et qui, dix ans plus tard, devait marquer le monde moderne d'une empreinte ineffaçable.
Le théologien Overbeck était en train de lire dans les Confessions de Saint Augustin.
Il était assis près de la fenêtre de son cabinet de travail, lorsqu'il vit le vieux doyen de la faculté des lettres franchir le portail du petit jardin.
Il sursauta et à l'instant il sut que cette visite insolite, la première que lui fit l'historien de la Renaissance, ne pouvait avoir qu'un seul motif, qu'il s'agissait de Nietzsche et qu'une catastrophe était arrivée.
Les deux savants relurent ensemble la lettre, et Burckhardt conseilla de la soumettre au titulaire de la chaire de psychiatrie à l'Université.
Overbeck, perplexe, dès que son visiteur fut parti, tout d'abord et avant toute autre mesure, écrivit à Nietzsche de la façon la plus pressante, en le conjurant de rentrer aussitôt et de venir chez lui, à l'abri, dans la tranquillité, pour parler et pour se détendre.

 

 

Comment son ami, se disait-il, avait-il pu se laisser aller à ce point devant ce vieillard énigmatique et distant, et qui depuis des années, n'avait répondu aux communications passionnées du philosophe que par une courtoisie délicate, mais nettement défensive.
Cependant le Lundi 7 Janvier, Overbeck reçut lui-même de Turin la communication suivante:
« A l'Ami Overbeck et à son épouse, vous avez jusqu'à présent placé une foi médiocre en ma solvabilité, mais j'espère maintenant prouver que je payerai mes dettes. Actuellement je donne ordre de fusiller tous les antisémites ».
Signé : « Dionysos ».
Quant à Burckhardt, il avait reçu une deuxième lettre du philosophe, plus courte celle-là que la première. Elle disait:
« Au vénérable Maître : « Il ne s'agissait que d'une petite plaisanterie pour me faire pardonner l'ennui d'avoir créé un monde. Vous êtes maintenant - tu es - notre grand maître, le plus grand de nos maîtres ; car moi-même, et avec moi Ariane, nous n'avons plus d'autre tâche que celle d'être l'équilibre doré des choses, car, partout, je le reconnais à présent, nous avons des supérieurs. » (Ariane : au cours des mêmes jours de Janvier, Cosima Wagner reçut un de ces grands papiers gris dont Nietzsche ne s'est servi qu'à Turin et ce papier ne portait que les paroles suivantes : « Ariane, je t'aime. Dionysos ».
Au temps, où Nietzsche écrivait Zarathustra, c'est-à-dire six ans plus tôt, il avait noté:
« L'homme du labyrinthe ne cherche jamais la vérité, il ne cherche que son Ariane ».
Puis il existe un fragment de 1885 qui porte le titre « Naxos ». On y lit : « Ariane », disait Dionysos, « tu es un labyrinthe. Thésée s'est égaré en toi, il a perdu le fil, à quoi lui sert maintenant d'avoir échappé à la voracité du Minotaure? »
« Tu me flattes » répondit Ariane, « mais je ne veux pas compatir lorsque j'aime ; je suis lasse de la pitié : je veux être le gouffre qui engloutit le héros. Voici mon dernier amour pour Thésée : je l'anéantis ».
Retenons ces paroles en passant, nous aurons brièvement à y revenir.


 

 

Déjà en Décembre 1888 Auguste Strindberg avait reçu une lettre de Nietzsche dans laquelle l'homme traqué exigea la mise en accusation des Hohenzollern ; cette lettre n'était pas signée « Dionysos » mais « César ».

Au grand critique nordique, Georges Brandes, il avait communiqué par ailleurs:
« Mon ami, ô Georges, après m'avoir découvert ce n'était pas difficile de me trouver, mais maintenant prépare-toi à me reperdre » et cette phrase était signée : « Le crucifié ».

Strindberg prit la forme du message qui lui parvint comme une sorte de jeu plaisant, il répondit croyant emprunter le même ton et il dit:
« Licinius, tu vivras mieux si tu ne mets pas le timon sans cesse vers le large, si tu n'approches pas non plus des côtes de trop près, par crainte des tempêtes. Entre temps vive la démence. Vivez heureux, restez fidèle à votre Strindberg, qui est le meilleur, le plus grand des Dieux ».
Ce ton était évidemment faux, faux cruellement.
Nietzsche ne répondit que ceci
« Divorçons - Le Crucifié ».


 

 

Mais entre temps le psychiatre avait parlé ; il fallait sans délai chercher le malade et le lui amener, avant que les autorités italiennes n'aient lieu d'intervenir.
La famille Fino, chez qui Nietzsche logeait, était plus qu'alertée depuis des jours.
Jours et nuits, son hôte enfermé dans sa chambre, chantait, criait, tapait sur le clavier du piano. Dans la rue, lorsqu'il porta ses lettres à la boîte, par ses gesticulations et ses discours, il créa des attroupements. Fino, préoccupé de son sort, humainement touché, conscient de la valeur de cet être, en vrai latin, avec respect, cherche à le soigner, à éviter le scandale et finalement s'adresse au Consulat d'Allemagne. Mais Overbeck survient à temps. A son arrivée, la famille Fino est rassemblée. Overbeck entre et trouve son ami accroupi au coin du canapé, en train de corriger les épreuves de son écrit « Nietzsche contre Wagner ».
Lorsqu'il aperçoit Overbeck, il se précipite sur lui et tremblant de tous ses membres l'embrasse, l'embrasse convulsivement, puis tout à coup, les tremblements s'accentuent et épuisé il retombe sur le divan.
Les Fino lui font boire de l'eau bromurée.
Alors Nietzsche se calme, et même avec gaîté, il raconte qu'une entrée triomphale à Turin est préparée pour lui, il se met à jouer des marches, accompagne ses chants, puis il s'arrête, cite des fragments de pensées sur un ton mystérieux, grave, confie des secrets sur lui-même, sur le successeur du Dieu qui est mort.
Mais rapidement la température remonte, il déclare alors que le monde de demain ne sera viable qu'au prix d'un rire horrible, d'une plaisanterie féroce, qui s'emparera de l'art et de toute expression, et que lui, Nietzsche, était appelé à assumer le rôle burlesque d'un fou survivant à la cour des Dieux disparus.

 

A Turin, par hasard, Overbeck rencontre un dentiste, qui, un jour, l'avait soigné.
Cet homme avait l'habitude des aliénés ; il se déclara prêt à accompagner le malade.
Mais Nietzsche maintenant restait couché, et il refusa de se lever.
Alors ce dentiste, se servant d'une de ces ruses faciles que les sains d'esprit parmi nous emploient pour tromper les enfants et les malades, d'un ton déférent, lui déclare :
« De grandes fêtes, de grandes réceptions sont préparées pour votre Majesté, le peuple serait flatté si votre Majesté daignait y assister personnellement ».
Et Nietzsche répond :
« Je suis las, mais je ne veux décevoir les bonnes gens mes sujets » ; il se lève, s'habille et docilement se laisse installer dans un fiacre, puis à pied il traverse la grande gare avec une dignité hautaine, en saluant de la main à gauche et à droite.
Dans le train on lui administre une forte dose de chloral.
Mais lorsque le train monte au cours de la nuit vers Airolo, Nietzsche, sur un air étrange, infiniment émouvant, se met à chanter :

 

J'étais sur le pont
Hier dans la nuit,
De loin j'entendais les chants
Et sur l'étendue de l'eau tremblante
Des gouttes d'or s'égrenaient.
Des gondoles, les ombres, la musique,
Tout cela nageait dans l'ivresse Vers les ténèbres.
Mon âme, une harpe,
Seule, secrètement, invisiblement
touchée, tremblante elle aussi
d'une félicité radieuse, chantait son chant.
Quelqu'un l'a-t-il écouté?

 

 

Ce n'est que beaucoup plus tard qu'Overbeck trouva cette poésie sur un des papiers gris, la dernière poésie que Nietzsche ait écrite.
Toujours dans une attitude royale, Nietzsche, arrivé à Bâle, va du train au fiacre. Pendant le trajet à travers la ville, il se tait. Dans la salle d'attente de la clinique, Overbeck est inquiet ; Nietzsche reconnaîtra-t-il le médecin qu'il a rencontré jadis? Il ne le reconnaît pas ; et lorsque le psychiatre quitte la pièce pour donner des ordres, Nietzsche demande : « Pourquoi ne m'at-on pas présenté ce dignitaire? » Mais Overbeck craint de prononcer un nom. Le psychiatre rentre, alors Nietzsche se lève et dit : « Je crois, Monsieur, vous avoir rencontré il y a bien longtemps ; je m'excuse d'une fatigue momentanée qui ne me permet pas de me souvenir de votre nom. Auriez-vous la bonté de me le rappeler? » Et le psychiatre se nomme « Wille » dit-il ; (Wille, en allemand, veut dire volonté) « Wille » répond Nietzsche, « vous êtes médecin, aliéniste, en effet, en 71 j'ai eu avec vous une conversation curieuse sur la folie religieuse ».
Là-dessus arrivent assistants et gardiens : Nietzsche les suit docilement et à partir de cet instant jusqu'à sa mort, survenue en 1900, onze années plus tard, il ne retrouvera plus sa liberté.

Qui est cet homme, que nous voyons disparaître derrière les portes d'un asile?
A la date du 9 décembre 1868, le Président du Département de l'Éducation de la République de Bâle avait reçu une lettre de celui que l'on appelait alors en Europe Centrale le père de la philologie classique, une lettre du fameux Professeur Rietschl de Leipzig, qui par son splendide enseignement avait formé trois générations de savants. La chaire de philologie grecque à l'Université de Bâle était à pourvoir. Rietschl recommanda la candidature d'un de ses élèves, un jeune homme de vingt-quatre ans, Frédéric Nietzsche, qui n'avait même pas terminé ses études, et qui n'avait obtenu encore aucun grade.

 

Rietschl dit notamment ceci en parlant de ce candidat :
« Lorsque je songe à toutes les jeunes capacités que j'ai vues se former sous mes yeux depuis trente-neuf ans, jamais je n'ai rencontré un être qui ait prouvé aussi précocement autant de maturité. Ses remarquables essais, qui vous ont vous-même frappé, ont été écrits au cours de la deuxième et troisième année de ses études. Il est le premier et l'unique étudiant que j'aie autorisé à publier dans ma revue. Si Dieu lui accorde une vie longue, je prédis qu'il atteindra les tout premiers rangs de notre grande science. Il a maintenant vingt-quatre ans : il est fort, résistant, sain, courageux au sens physique comme au sens moral, il est fait pour attirer les natures nobles. Il possède d'une façon merveilleuse le don de la parole. Il est l'idole de toute la jeunesse adonnée à la philologie. Ses contemporains ne peuvent plus attendre l'instant, où ils pourront suivre son enseignement.
Vous me direz que je m'égare, que je décris une sorte de phénomène, mais c'est qu'il est un phénomène et ceci d'une façon éblouissante.
Avec cela il est l'être le plus doux, le plus aimable, le plus modeste que l'on puisse rencontrer.
Entre parenthèses : il est un admirable musicien. - Mais évidemment, au cours de ma longue vie je n'ai jamais connu une autorité administrative qui ait fait abstraction d'une insuffisance formelle, d'une telle absence de certificats et de titres académiques.
C'est regrettable, d'ailleurs je mettrai toute ma vieille renommée universitaire en gage, pour maintenir qu'aucun meilleur choix ne pourrait être fait et que celui, qui outrepassera les conventions scolaires et osera choisir Nietzsche, en sera richement récompensé ».

 

 

Dans une autre lettre au même magistrat, Rietschl appelle le jeune Nietzsche un « princeps juventutis » et encore :
« un génie, le seul auquel, au cours des années, j'aie osé appliquer cette épithète ».
Sous de telles injonctions du Grand Maître, la République de Bâle offrit la chaire à ce jeune Allemand. Il accepta son rôle et le 1er Janvier 1869 s'adressait au Président en disant « Toutes les conditions, toutes les charges de ma nouvelle activité me sont connues maintenant ; avec des forces intactes et une application complète, je m'efforcerai de remplir ma tâche, d'autant plus qu'il me tient à coeur de ne jamais décevoir la grande confiance que vous avez bien voulu placer en moi ».
Il débuta dans son enseignement au printemps 1869. Son succès dès le début fut considérable.
« Fort, résistant, sain, courageux au sens physique comme au sens moral » d'après les paroles de son maître, « avec des forces intactes et une application complète » comme il l'écrit lui-même.
Ses rapports avec l'Université de la vieille ville suisse au bord du Rhin ont duré dix ans ; pendant neuf ans de cette période, Nietzsche a été constamment malade. L'on s'efforça du côté des autorités à lui faciliter sa tâche, à alléger son pensum, on lui accorda des congés jusqu'à un an, et lorsqu'il démissionna pour des raisons de santé, la municipalité et des fondations privées lui accordèrent une pension.
Il paraît intéressant de jeter un coup d'oeil sur son cahier de charge.
Pendant le semestre d'été 1869 il fit un cours de trois heures par semaine sur Eschyle, un cours de trois heures sur les lyriques grecs ; il dirigea une conférence de travail deux fois par semaine et il donna cinq leçons magistrales de latin et de grec dans les deux classes supérieures de l'école que l'on appelait le collège supérieur.


 

 

Pour faire face à ce programme très chargé il était contraint de se lever journellement à 5 heures du matin. Mais au semestre d'hiver de 69 à 70, il fit son cours sur la grammaire latine devant huit auditeurs seulement et déjà il laissa tomber le deuxième cours, le cours public.
Au cours de l'été 1870, il dut demander un congé pour faire son service militaire comme sujet allemand. Etant professeur dans une Université suisse, il obtint une dispense du service armé ; il partit sur le front de France comme brancardier. Il rentra, malade, bouleversé, plein d'appréhensions graves pour l'avenir de l'humanité et il ne se remit jamais.
Dès lors il est un homme qui souffre de son corps, il sera torturé constamment par des migraines violentes et souvent pendant des mois un malaise le tient, une sorte de nausée constante. Sa vue baisse rapidement, il lui est souvent presque impossible de continuer ses lectures, mais il reprend sa tâche.
En Octobre 1871 il est sollicité d'accepter la chaire principale de philologie classique à l'université de Giessen au nord de l'Allemagne, il refuse.
Le Président du Département de l'Education Bâlois le remercie et lui notifie qu'une augmentation appréciable de ses appointements venait d'être votée.
Mais déjà intervient la faculté de médecine, un clinicien demande pour le Professeur Nietzsche un congé de trois mois.

 

 

Et peu de semaines plus tard, Nietzsche écrit lui-même au président du département de l'éducation :
« Vous aurez appris par mes médecins combien je suis souffrant, et que c'est le surmenage qui est la cause de cet état. Je me trouve dans l'obligation de me demander si ce métier d'universitaire n'est pas contraire à ma nature. Je vis constamment dans un conflit étrange qui m'exténue, qui m'anéantit physiquement. Le double métier à l'université et au collège m'accable. Je suis appelé par tout mon être à penser en philosophe, à créer, à produire ; par cette profession que j'exerce je me sens journellement écartelé. Je sais qu'il faudra un jour que je sacrifie cette profession à ma vocation. En vivant, comme je vis, je m'humilie. Et c'est ainsi que je viens vous demander la grâce de me délivrer de cette contrainte, de me délivrer de la philologie et de m'accorder à votre université la chaire de philosophie, qui est libre en ce moment. Je suis, je puis l'assurer, mieux outillé pour enseigner la philosophie que la grammaire ».
Puis il continue, en disant que le théologien, son ami Overbeck, était en mesure de témoigner de sa préparation.
Mais pour son propre successeur à la chaire de philologie, il recommande son ami Erwin Rohde, son ami d'étude, l'auteur d'un livre célèbre sur le culte des âmes chez les anciens, et presque candidement il dit à son supérieur hiérarchique :
« Je ne puis vous dire, combien mon existence en votre ville me serait allégée par la présence de mon meilleur ami. Ne vous effrayez pas, réfléchissez », dit-il en terminant.
Et certainement, peu de hauts fonctionnaires ont reçu de pareilles propositions exprimées de façon si étrangement personnelle, presque intime, mais c'est que ces magistrats dans la petite République n'étaient pas des fonctionnaires, ils étaient des patriciens qui servaient bénévolement le bien public.
La lettre de Nietzsche écrite une année et demi après la signature de son contrat fut considérée avec bienveillance, discutée avec lui et c'est lui-même qui se rendit à certains arguments ; il n'insista pas et la proposition fut classée. Nietzsche lui-même retira sa demande par écrit.

 

 

A Rohde il manda cependant : « que personne ne me reproche jamais d'avoir manqué d'astuce au service de notre amitié. Par tout cela j'ai tenté de t'attirer dans cette ville ».
Qui veut connaître Nietzsche, doit se familiariser avec Erwin Rohde, son ami de Leipzig, son ami d'études. Les lettres échangées entre les deux hommes, lettres écrites dans les années 1867 à 1876, forment un document unique d'une amitié juvénile, faite d'abandon, d'humour parfois presque macabre, de confidence et d'attachement réel.
Mais elle est significative aussi pour l'impossibilité dans laquelle Nietzsche se trouvait en face des êtres qui, à la longue, cédaient aux lois de ce qu'il appelait la vie bourgeoise ; cela obligeait, disait-il, soit au mépris de tous ses propres sentiments, soit à la rupture, à l'attaque, à la recherche même de leur destruction, se trouvant lui-même au service de ce qu'aujourd'hui nous appellerions sa vérité existentielle.
Au début, Nietzsche, qui menait toujours le groupe, avait entraîné Rohde dans une sorte d'enthousiasme ; c'était lorsqu'il admirait lui-même les modèles, lorsqu'il admirait tout court, lorsque ses écrits étaient des hommages et des actions de grâce.
Mais lorsqu'il entra dans sa deuxième phase, celle, où il devint contempteur d'idoles, lorsque pour employer sa propre expression, il philosopha avec le marteau, lorsque sa critique devint acerbe, lorsqu'il put dire de lui-même : « je suis celui qui force, qui creuse et qui pose les mines », l'ami prit peur, il essaya de minimiser ce qui se passait dans celui qui l'avait entraîné jadis avec une fougue incomparable, il essaya comme Strindberg de plaisanter.
Nietzsche se cabra aussitôt et il brisa cette amitié, comme il dut briser presque toutes les autres. Il parle de Rohde avec mépris dans ses lettres à Overbeck.
Cependant beaucoup plus tard, vers la fin de sa vie, lorsqu'il avait trouvé la septième solitude et le silence complet, un jour l'on vint annoncer au malade taciturne « Rohde est mort » ; Nietzsche regarda le porteur de la nouvelle, il répéta distinctement « Rohde est mort » - et une larme coula sur sa joue.
Mais il y eut un autre ami dans la vie de celui qui ne cessa de chercher l'amitié désespérément, d'appeler des amis, de supplier le destin de lui en accorder ; il y eut Richard Wagner, celui dont il a dit beaucoup plus tard : « c'est l'unique créateur que j'aie rencontré sur mon chemin ».
Par la suite, toute la critique qu'il opposa à cet homme et à son oeuvre, et par laquelle il assassina même cette amitié, faisait partie de la critique immense, incommensurable qu'il opposa au siècle, et ce qu'il a appelé « le cas Wagner » formait le centre de sa négation inspirée.

 

 

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