
Jacob Burckhardt
Comme je viens de l'indiquer, je vois trois phases dans l'oeuvre de Nietzsche.
La première, dans laquelle il fut porté par sa faculté lumineuse d'admirer, c'est dans cette phase qu'en 1871 il a composé « La naissance de la tragédie par l'esprit de la musique ».
Cette étude est sa plus parfaite pièce de prose. Sa langue alors est vigoureuse, reluisante, merveilleusement rythmée, proche du grec, avec un châtoiement presque slave, chromatique, parfois virtuose, rappelant par instants certains passages de Chopin.
Cette étude qui avait saisi et remué le grand spécialiste du matriarcat, son collègue à l'Université de Bâle, Jean-Jacques Bachofen, fut cependant déchirée, lors de sa publication par les philologues orthodoxes.
Un jeune Prussien pénétrant, armé d'arguments jusqu'aux dents, le Comte Ulrich de Willamovitz, publia la réplique et traita Nietzsche de fantaisiste, d'imposteur, de faussaire et de propagandiste wagnérien.

En effet, Nietzsche a littéralement estropié la première rédaction de cette oeuvre au service des exigences du maître, et c'était là l'hommage sans réserve au grand compositeur, auquel l'unissait alors entre autres l'acceptation commune et respectueuse de l'oeuvre de Schopenhauer, le philosophe qui, à travers le platonisme, avait nié la réalité des choses et tout l'effort de la pensée européenne, pour se réfugier dans la grande vision des Indes.
Mais Nietzsche eut tôt fait de brider cette étape : ce repos mélancolique qu'il avait trouvé auprès du sage Dantziquois ; il entre dans le positivisme comme dans un système solaire et il en emprunte sa clarté impitoyable pour devenir le psychologue qu'il a été avant tout.
Mais là encore, il ne fit que traverser, et il vint échouer dans la troisième période, la période visionnaire et puis en plein nihilisme avec « Zarathustra » ; dès lors il a poursuivi sa voie jusqu'à ces cris stridents et blasphématoires des dernières oeuvres, qui le mèneront avec « Ecce Homo » jusqu'aux portes de la démence.
Nietzsche n'est jamais méthodique. Il change de point de vue continuellement. Il dit tout et le contraire de tout.
Il est placé sur la circonférence d'une sphère, sa pensée s'élance vers le centre invisible et muet, mais sans cesse il change de place, il pense à travers tous les états d'âme imaginables et par chacun sa pensée est transformée. La connaissance chez Nietzsche veut se confier à toutes les possibilités.
D'abord, chaque fois qu'il semble toucher à quelque chose comme si c'était l'aboutissement et l'absolu, par un renversement du pour au contre il dénonce, avec un talent toujours infiniment séduisant et avec passion, ce qu'il vient d'affirmer.
Mais la question, qui dépasse toujours ce que la réponse tend à nier, reste ouverte. Il n'y a jamais non plus une réconciliation des contraires. Il en est de même pour sa vie ; tout ce qu'il a combattu, il l'a été, pour ainsi dire, lui-même, et ainsi disait-il
« Quoi que je puisse créer et aimer, il faut que j'en devienne bientôt l'adversaire, que je m'oppose à mon amour ».
Et encore : « je suis obligé de parcourir tout le cercle de l'âme moderne, de m'asseoir dans tous ses recoins - c'est mon ambition, ma torture et mon bonheur ».
Il parle volontiers de « la recherche en soi de ce qui est dangereusement opposé à lui-même ».
A côté de son biographe Andler, un des Français qui ait jeté le regard le plus pénétrant sur le problème de ce grand Allemand, a été notre ami Charles du Bos :
« Il y a chez Nietzsche » dit-il, « un courage de logique aussi fécond qu'ailleurs ce courage-là est la plupart du temps stérile. Ce mouvement s'appelle proprement penser contre soi-même, et rien n'indique plus la force et la validité de l'organisme nietzschéen que le fait qu'il ait pu devenir lui-même à partir de cet acte... ».

A mon gré, les affirmations de Nietzsche, les aboutissements de sa pensée : la Mort de Dieu, puis ce surhomme qui, en naissant, devient forcément Dieu-lui-même, car il doit remplacer Dieu ; la thèse aussi de la volonté de puissance, et, finalement, l'éternel retour ne présentent un aspect de stabilité qu'à première vue et aussitôt devant le double, le triple regard de scrutateur de Nietzsche deviennent chancelants.

Maurice Blanchot, dans sa remarquable étude qu'il intitule: « Du côté de Nietzsche » et qui forme un chapitre de son beau livre « La part du feu » laisse Nietzsche répondre lui-même.
Après avoir analysé la synthèse la plus claire et la plus complète qui ait paru sur la philosophie nietzschéenne, le livre de Karl Jaspers, puis aussi cette méditation du Père de Lubac, qui s'adresse aux chrétiens et qui porte le titre « Le drame de l'humanisme athée », Blanchot demande : « En fin de compte quel est le dernier mot de Nietzsche sur l'évolutionnisme, et il cite :
« Toujours nous sommes attirés en haut, jusqu'au royaume des nuées là nous plaçons nos baudruches bigarrées, et voici qu'elles prennent le nom de Dieux et de Surhommes ; ne sont-ils pas légers à plaisir, juste ce qu'il faut pour de tels trônes? » « Ah, comme je suis las de tout ce qui est insuffisant ».
Et encore sur le retour éternel ? « Peut-être » dit Nietzsche, « n'y a-t-il rien de vrai, - que d'autres se débattent avec ».
Et à l'égard de la fameuse volonté de puissance, considérée sur un plan trivial comme arcane politique
« La puissance » dit-il, « rend bête... la puissance est ennuyeuse, que voudrions-nous d'un monde où manquerait l'action des faibles, leur liberté, leur réserve, leur spiritualité, leur souplesse ».
Et enfin, que dit-il de la possibilité de renoncer à Dieu : « Tu ne prieras jamais plus... jamais plus tu ne te reposeras dans une confiance infinie, tu renonces à t'arrêter à une dernière sagesse, une dernière bonté, une dernière puissance à dételer tes pensées ». « Homme du renoncement, es-tu prêt à renoncer à tout? Qui t'en donnera la force? - Personne encore n'a eu cette force ».

Et voici, comme dans d'innombrables miroirs déformant différemment, cette pensée nietzschéenne, qui continue à refléter à l'infini, en se transformant toujours. La prison des humanistes en effet est ornée de cristaux et de miroirs, l'homme qui y est enfermé s'illusionne sur son étendue, il la croit volontiers de dimensions considérables ; elle est en réalité exiguë comparée aux espaces qu'entrevoient ceux qui ont le courage de rester humbles.
Or, à quel moment l'expression nietzschéenne devient-elle orgueilleuse et forcée? Je dirais au moment de sa révolte contre Bayreuth. Deux hommes, Jacques Burckhardt et Overbeck, ont assisté au drame qui sépara Nietzsche de Wagner.
C'est dans le cloître de la cathédrale de Bâle que le vieil historien et le philosophe, deux hommes étrangement disparates, se promenaient presque quotidiennement entre les années 1870 et 1876, en reprenant une conversation que n'ont entendue là-bas que les morts, couchés sous les dalles que foulait le pied de ces deux humanistes tardifs.
Le livre de Nietzsche de « L'humain trop humain », le premier ouvrage qui marqua, comme il l'indique lui-même, l'ouverture de sa propre voie, avait apaisé le vieux Bâlois, que les considérations intempestives sur l'historisme avaient froissé.

En effet, Burckhardt avait cru déceler une tendance purement négative, une certaine violence monotone, une exagération continuelle qu'il appelait « tudesque » en donnant un sens péjoratif à cette épithète.
Burckhardt, qui était un des meilleurs connaisseurs de Stendhal et des Moralistes français en dehors de la France, sentait que par contre dans ce nouveau livre « L'humain trop humain », paru en 1876, Nietzsche s'était approché d'un monde de la pensée qui était cher parmi tous au vieux Bâlois, un monde dans lequel il pouvait vivre sans briser les lois de la condition humaine.
« Avec un mélange de crainte et de joie », écrivit-il au philosophe qui lui avait envoyé cet ouvrage,
«je constate avec quelle sûreté vous marchez sur les arêtes escarpées des grandes altitudes, et j'envisage de me former une image des choses dont vous apercevez les formes dans le lointain et dans les profondeurs ».
Nietzsche suivait alors le cours que Burckhardt donnait à l'Université sur l'histoire de la civilisation grecque.
Et c'est Nietzsche qui avait chargé deux étudiants de sténographier le contenu de ces leçons. Plus tard le manuscrit l'accompagna partout.
Burckhardt lui-même était insensible à Wagner, il vivait dans une orbite mozartéenne ; il appartenait par beaucoup de traits à l'époque goethéenne: il vivait dans sa loi, dans l'obéissance à un ordre social. Il servait sa cité, petite mais hiérarchisée et intacte.
Peut-être a-t-il éveillé la méfiance de son interlocuteur contre ce qu'il appelait la magie noire, l'enflure de l'épopée wagnérienne.
Mais il assista aussi en ami discret à la déchirure humaine que Nietzsche ressentit lorsqu'en attaquant l'oeuvre, il brisa les sentiments complexes mais profonds, qui le lièrent au couple d'amis de Triebschen.
C'est en effet dans ce livre « L'humain trop humain » que le philosophe a marqué avec netteté ce qui le séparait de l'homme de Bayreuth.
Il envoya cependant l'ouvrage à Wagner, en lui écrivant :
« Ami, rien dorénavant ne nous lie, mais nous nous réjouissons chacun et mutuellement de l'existence de l'autre, même si elles doivent s'opposer diamétralement.
« Et plus tard il déclare :
« Nous étions amis et nous sommes l'un pour l'autre des étrangers maintenant. C'est bien ainsi, et nous ne voulons rien nier, ni obscurcir ; nous n'avons pas à en être honteux.
Nous sommes comme deux navires, dont chacun suit son cours ; nous pouvions nous rencontrer dans le calme du port sous un même soleil et l'on pouvait croire aussi que nous étions au but, au même but : le nôtre.
Mais une force irrésistible nous sépara. Le vent se leva, nous emporta vers d'autres océans, peut-être n'y aura-t-il aucun revoir, peut-être aussi dans la nuit passerons-nous encore une fois dans le silence très près l'un de l'autre sans nous reconnaître, car nous avons changé notre coque, notre gréement.
C'était écrit que nous devions nous perdre et que l'un pour l'autre nous devions devenir méconnaissables.
Mais c'est pour cette raison aussi que mutuellement nous devons nous respecter, nous sommes appelés à sanctifier notre ancienne amitié. Il y a un parcours dans l'immensité de la voûte étoilée, une courbe très brève, qu'il nous a été destiné de parcourir en commun. Mais notre existence est trop courte et notre vue trop faible pour qu'il nous soit donné d'être plus que des amis réunis par cette coïncidence. Nous voulons croire à cette amitié écrite dans les étoiles, même si sur terre nous sommes contraints à nous traiter en ennemis ».
L'envoi de « L'humain trop humain », auquel Wagner ne répondit pas, et qui marqua la rupture, s'était croisé avec un pli recommandé et adressé à Nietzsche, qui contenait la partition de Parsifal accompagnée des mots : « A Friedrich Nietzsche de Richard Wagner, membre du Consistoire ».
Lors d'une dernière entrevue, Wagner avait déclaré à son ami : « Ce que le public exige à présent, ce sont des sensations religieuses ».

Quant à Cosima Wagner, Cosima de Bulow, la fille de Liszt et de la Comtesse d'Agoult, Nietzsche a dit en parlant d'elle :
« C'était la seule grande dame que j'aie rencontrée ; c'est elle qui a ruiné Wagner. Comment cela se fit-il? Il n'a pas été digne de cette femme et ainsi s'explique son asservissement, il s'est perdu en elle ».
Rappelons-nous cet autre passage que nous avons indiqué, le dialogue entre Dionysos et Ariane sur Thésée, qui avait perdu le fil conducteur.
En 1883, un jour après la mort de Wagner, Nietzsche écrivit à Cosima en écartant de lui tout souvenir de dissentiment ou de haine
« Madame, vous avez vécu pour un but et pour ce but vous avez fait tous les sacrifices - il y a peu d'êtres qui possèdent une volonté braquée sans fissure - et parmi ces êtres vous possédez de façon incomparable cette volonté. C'est ainsi que je vous écris aujourd'hui à travers une distance très grande, mais vous êtes toujours l'être le plus vénéré que mon coeur ait connu ».
Plus tard encore, au dernier moment de sa clairvoyance, il déclara:
« Qui en dehors de moi-même sait qui est Ariane? Personne ne possède la solution de son énigme : je doute que quelqu'un ait deviné en face de quelle énigme nous nous trouvions ».
Mais en 1870, lorsque le jeune professeur se rendit à la fin de chaque semaine de Bâle dans cette maison de Triebschen près de Lucerne pour y passer deux jours avec les Wagner, qu'il considérait alors comme les êtres les plus proches de son coeur, il se sentait pleinement leur paladin appelé à préparer le siècle à la réception d'une oeuvre, dans laquelle il croyait voir revivre cette tempête de lumière propre à la tragédie grecque qui victorieusement évoque les ténèbres pour les inonder de clarté.
Mais lorsque Wagner publia en 1870 son essai sur Beethoven, puis en 1872 celui sur les « Acteurs et les chanteurs », Nietzsche remarqua avec une sorte d'amertume que Wagner, sans l'indiquer, vivait d'une substance qui lui appartenait exclusivement à lui-même ; et dont il l'avait spolié, en provoquant sa confiance.

Cela ne l'empêchera pas de déclarer après la séparation : « Wagner était la plus grande personnalité humaine, la plus riche et la plus complète que j'aie rencontrée, c'était un être selon mon coeur » - et une autre fois : « Personne », confie-t-il à Overbeck « en dehors de Wagner, ne m'a accueilli avec cette compréhension passionnée ; jadis nous nous aimions et c'était une affection sans aucune arrière-pensée ». Et à la fin d'« Ecce Homo » il dira : « Je rejetterai tous les rapports humains que j'ai entretenus, mais à aucun prix je ne voudrais renoncer au souvenir des jours de Triebschen, jours de confiance, de calme gaieté, de hasards sublimes... d'instants profonds ».
Quel était le démon qui l'a arraché à ce bonheur? Un goût de l'absolu dans la recherche de la vérité.
Assurément oui, et ceci chez le penseur, qui a nié la vérité même, comme il a nié toutes ses propres assertions, comme il a tout nié pour affirmer tout ; ce critique d'une époque tout entière de toute l'histoire humaine dont il savait remonter le cours, était lui-même un champ de bataille sur lequel combattaient à mort la vérité que l'on a appelée scientifique et l'autre vérité, celle de la fiction, celle de l'art, où se combattaient un Dieu chrétien - contre l'empire duquel Nietzsche se défendait désespérément - et ce Dionysos, le symbole de son vitalisme, qu'il recherchait avec désespoir sans jamais l'atteindre, de sorte qu'en sombrant tout à la fin dans les ténèbres, il s'identifia à l'un et à l'autre.

Dans le cas de Wagner, Nietzsche s'obstina longtemps contre son propre démon pour conserver la fidélité à l'homme qu'il savait irremplaplaçable.
En 1874 il se força littéralement à terminer cette étude « Wagner à Bayreuth » que Wagner lui-même considérait comme le plus parfait des éloges ; il ne lisait pas entre les lignes, comme nous savons le faire, puisque nous connaissons la suite. En effet, Nietzsche y indique déjà la distance qu'il va prendre sous peu, il a reconnu que l'oeuvre du créateur de mirage et d'une polyphonie arrivée à sa dernière limite, n'avait rien de commun avec cette gravité métaphysique qui inspire et ordonne l'oeuvre d'un Eschyle, mais qu'il avait seulement fait du théâtre plein d'incantations, de séductions même pararéligieuses, destinées à une génération tardive qui, ignorant le frisson de l'absolu, ne recherchait que des sensations ».
Les appuis manquèrent au philosophe ; Wagner était puissant. Une conjuration de silence se formait autour de Nietzsche. Pourquoi ne s'est-il pas réfugié en Verdi?
C'est en 1876 que Nietzsche quitta subitement Bayreuth et s'enfuit dans les forêts de Bohême.
Il essaya dès lors de trouver des maîtres qui puissent s'opposer au créateur de Tristan, il s'efforça de pousser la renommée d'un compositeur obscur, son disciple Peter Gast, puis il s'accrocha à la sobriété, au talent de Bizet, dont il entendit « Carmen » dirigée par un jeune chef inconnu : ce chef était Toscanini.
La solitude s'empara très vite de ce jeune « princeps juventutis », comme son maître à Leipzig l'avait appelé. Il était très malade maintenant, se traînait à ses cours ; il souffrait d'insomnies, il était torturé par des maux de tête, il croyait devenir aveugle, bientôt il ressentit des difficultés à marcher.
Sa soeur, la future Madame Foerster, vint pour s'occuper de son petit ménage. Elle tenait aussi à une vie de société ; elle voulait sortir, entrer dans ces grands hôtels particuliers, dont les façades étaient peintes en gris et bleu. C'était pendant un dîner qu'une de mes aïeules le rencontra.
Et elle me raconta plus tard : « Monsieur Nietzsche avait d'excellentes manières, il était dans tous ses propos d'une délicatesse extrême et d'une très grande modestie. Il avait l'extérieur d'un gentilhomme polonais. Il assistait au repas, mais il ne mangeait et ne buvait pas.
Un jour, une de nos tantes, de l'ancienne génération, que tu n'as plus connue et qui avait son franc-parler, lui dit : « Si vous êtes toujours souffrant, cela provient de ce que vous vivez trop seul, vous devriez vous marier ».
Alors Nietzsche lui donna une réponse étrange et que personne ne comprit. Il dit : « Madame, je ne peux pas me marier, car j'ai fait un mauvais rêve. J'ai rêvé qu'une vilaine couleuvre était assise sur le dos de ma main et qu'elle buvait mon sang ». Ce propos me semble indiquer que Nietzsche connaissait la nature du mal dont il souffrait.
Et voici cet homme, qui, d'après une notion superficielle et de ce fait acceptée, aurait prêché la violence, la primauté de la force, et un dynamisme inconsidéré, décrit comme ayant été « dans toutes ses réactions d'une délicatesse extrême et d'une très grande modestie ».
L'un de ses collègues au collège supérieur raconte qu'un jour il interpella Nietzsche : « Ils sont parfois des sauvages, ces jeunes gens. Comment faites-vous pour maintenir la discipline parmi eux? » Et Nietzsche répondit : « Discipline, je ne sais pas ce que c'est.
Je suis là pour défendre les faibles, même pour les avantager ». Il a écrit cependant qu'il fallait les détruire et il a exalté le droit du plus fort.

Cette impression de l'homme délicat et plein d'égards, qui s'efface plutôt que de s'affirmer, tant d'autres parmi ceux qui le rencontrèrent l'ont ressentie.
C'est à Sils Maria, en Engadine, qu'il vit beaucoup une femme à laquelle ses biographes ne se sont guère arrêtés, et il me semble que Daniel Halévy dans son beau livre sur Nietzsche, lorsqu'il parle des séjours de Sils et des figures incertaines qui cotoyaient le penseur inconnu, a oublié cette Méta de Salis, la châtelaine de Marschlins, qui a été pour Nietzsche une confidente et qui lui est restée attachée profondément à travers toutes ses innombrables transfigurations. Elle était étudiante alors.
C'est à elle qu'il dit : « Ne lisez pas mes livres pour y chercher des positions et des convictions. Ce sont des livres dangereux, qui pourchassent la vérité à travers les vérités ; ne vous arrêtez nulle part, quittez aussitôt les perspectives devant lesquelles je vous place ».
Méta de Salis a décrit l'impression que Nietzsche lui fit lors de leur première rencontre à Zurich, où Nietzsche, après sa démission, habitait une petite pension : « Impression incomparable » écrivit-elle, « une voix pleine de mélodie et très douce, une élocution calme et égale, qui rappelle celle de Gladstone. Lorsqu'un sourire éclaire son visage bronzé, l'expression devient poignante et appelle la compassion par une candeur enfantine et désarmante.
Le regard est tourné vers l'intérieur comme chez les statues des Dieux grecs et parfois aussi cherchant une vision de bonheur perdu à jamais. Nietzsche a l'aisance d'un gentilhomme polonais, rien de la prétention et de la gaucherie du professeur allemand ».
Au cours des séjours qu'elle fit avec le philosophe à Sils Maria en Engadine, elle confia ses impressions à son journal
« Dans un paysage arctique, éclairé d'une promesse méditerranéenne, le plus solitaire, le plus fier et le plus délicat de tous les hommes de notre siècle est entré dans une ambiance créée pour lui ». Journellement, Nietzsche a rendu visite à la jeune Grisonne et encore elle note
« Soyez prudente » me dit-il, « ne lisez pas mes livres, vous êtes jeune. Chaque penseur profond doit davantage craindre d'être compris que de donner lieu à des malentendus. Voyez-vous peut-être qu'une fois ma vanité aurait pu souffrir de l'incompréhension, mais maintenant c'est mon coeur, c'est ma pitié qui souffrent lorsqu'on suit avec crédulité les méandres de mes réflexions. Pourquoi devriez-vous parcourir les mêmes chemins atroces que moi? » Méta de Salis venait de lire le livre « Au delà du bien et du mal » paru en 1885. Elle le lui dit. « Oh », répondit-il, comme effrayé, « c'est un livre qu'il faut lire en serrant les dents ». « Je les ai serrées » lui dit la jeune fille.
« Ce n'est pas tout, méfiez-vous » lui répondit Nietzsche, mais une année plus tard il lui écrivit
« Que vous lisiez mes livres, m'effraye moins maintenant. Le rapport personnel corrige les impressions de la lecture, car tout ce que j'ai fait imprimer, est fallacieux et crée de terribles incertitudes ».
En 1886 Mademoiselle de Salis ne passa que trois jours avec Nietzsche à Sils, mais il y revint en 1887. « Il est éblouissant » écrit-elle. « Il se renouvelle comme une source. Quand il pose sa plume, sa pensée continue à s'exprimer dans la conversation ».
Il a écrit en un temps incroyablement court son livre « La généalogie de la morale ». « Je me trouve dans un état créateur ininterrompu » dit-il. Il est gai, il plaisante et il est plein d'égards. Il a le flair des livres, dès qu'il a lu une page, il connaît tout le contenu. « Ces moments passés avec lui » dira la jeune historienne, « sont des avenues magnifiques pour la fantaisie la plus voyageuse ».
Un jour, où la jeune fille dans un mouvement, de reconnaissance s'attendrit sur cet homme qui lui voue tant d'attention, le visage de Nietzsche se ferme et il déclare sur un ton presque bref :
« Vous ne devriez vivre qu'avec des êtres sains et heureux ».
Méta de Salis, qui s'est battue toute sa vie pour l'émancipation de la femme et qui était une des premières jeunes filles à faire des études universitaires complètes, disait de Nietzsche qu'il était un adversaire violent du mouvement féministe, mais qu'il ne le lui avait jamais fait sentir, et qu'il lui parla même avec un tact très grand des femmes qui s'illustraient dans la science. Ainsi un jour, il la salua joyeusement avec la nouvelle que Madame Kovalevsky à Stockholm, une descendante, disait-il, du vieux roi hongrois Corvin, avait reçu le premier prix de mathématiques à l'Académie des Sciences de Paris. Souvent il lui parla de souvenirs d'école, des souvenirs de ses premiers temps à Bâle.
Parfois il mentionnait l'ami, qui l'avait fermement soutenu et renseigné durant la période au cours de laquelle lui-même avait essayé de trouver la vérité par la voie du positivisme, le Baron de Stein, qui était mort précocement. « Il serait resté un ami » lui disait-il, « parce qu'il était un être entièrement droit. Il restait toujours placé au service de la science exacte, car il faut aller jusqu'au bout », opina-t-il, « nous ne voulons plus reculer devant la marche de la science, même si cela nous menait à la destruction. Oui, il serait resté un ami ».
Méta de Salis raconte : « Le dernier jour avant mon départ était un dimanche ; nous longions la rive du lac de Silvaplana ». Alors Nietzsche dit à la jeune fille : « Me voici à nouveau veuf et orphelin ».
Ils se revirent, toujours à Sils, et Nietzsche lui répéta : « Ne parlons pas de mes livres, pas de mes pensées, pas de ce que j'écris ; parlons de l'ancienne vie telle qu'elle aurait dû rester si les hommes avaient été plus modestes. Lisons ensemble le livre qui est un des plus beaux et des plus purs que je connaisse en langue allemande, plein de pitié, de piété et d'un grand lyrisme « L'été de la Saint-Martin » d'Adalbert Stifter, ce livre qui exprime ce qu'aurait pu être une Allemagne autrichienne. Lisez des livres comme celui-là », lui dit-il encore, « lorsque je ne serai plus, d'autres s'entredévoreront pour posséder le butin, que je laisserai derrière moi. Ils en vivront longtemps » - combien avait-il raison. « Ils exagèrent infiniment les choses que j'ai dites en élevant déjà par trop la voix ».
« Vous en aurez bientôt assez du Nietzsche orgueilleux et altier » lui avait-il déclaré un jour abruptement. « Vous êtes altier », lui répondit-elle, « oui, mais je prends le terme dans sa belle signification originale, car il s'agit d'altitude ». Il avait employé le terme allemand « Hochmut ».
Ils firent ensemble, comme tout a une fin, une dernière promenade jusqu'au lac solitaire de Cavloggio. Nietzsche s'arrêta lorsque le lac noir apparut derrière les clairs rochers. La lumière était transparente, c'était au mois de septembre. « Cette lumière est comme le reflet de l'au-delà » dit-il, « n'en perdez pas le souvenir ». Et tout à coup, d'une façon effrayante, son expression se transforma, devint tragique et jusqu'au moment où il prit congé, il ne parla plus, enveloppé dans son manteau, comme parcouru par un grand frisson.
Après la disparition de Nietzsche, Méta de Salis ne voulait plus retourner à Sils Maria et pendant trente ans elle ne revit plus la vallée de l'Engadine.
Elle était en relations suivies avec Malvida de Meysenburg, appelée à avoir une certaine influence sur la vie de Nietzsche, en lui faisant rencontrer Lou Andreas Salomé, qui pendant quelques mois a su préoccuper profondément, puis tourmenter, puis décevoir le solitaire de Sils.

Dans ce cercle il dut affronter, ce qui est toujours pénible, la bonne volonté et un certain idéalisme d'un style édulcoré propre à une société mondaine, cosmopolite et vaine de la fin du XIXme siècle. C'est chez Malvina de Meysenburg que Nietzsche passa de longs mois à Sorrent, en 1882, il en revint avec un profond malaise, une sorte d'agacement mélangé de reconnaissance, ce qui crée un état d'âme spécialement pénible. J'ai connu moi-même Lou Andreas dans une petite ville universitaire allemande avant la guerre de 1914, vingt-trois ans avant sa mort.
Jusqu'au jour où elle publia ses mémoires, elle ne prononça jamais le nom de Nietzsche. Mais elle était entourée d'une certaine déférence comme ceux qui ont été mêlés à un grand destin. Rilke me disait un jour : « Elle avait peur de Nietzsche ; lorsqu'il lui parlait de sentiments, elle croyait comprendre qu'il pensait à Cosima Wagner ».
Il semble probable qu'elle avait raison, mais elle a fait souffrir l'homme solitaire en l'entraînant sur un plan inférieur où perçaient des indiscrétions et de l'intrigue. Méta de Salis par contre, tout en étant beaucoup moins douée que Lou la Russe, possédait la faculté des âmes nobles, la faculté de respecter.
Nietzsche a fait la connaissance de Burckhardt en 1869. Entre 1869 et 1872 se placent les jours heureux de Triebschen. En 1872 il assiste à la pose de la première pierre du théâtre de Bayreuth et c'est en 1875 qu'il trouve son unique adepte, un certain Koeselitz, qui se nomme Peter Gast. Comme nous l'indiquions, Nietzsche n'a cessé de vouloir le considérer comme un grand musicien, mais sans y arriver sincèrement.
Nietzsche d'ailleurs ressentait pour les adeptes un certain mépris ; tout de même, parfois la sollicitude et les éloges constants que lui prodigua Gast, lui servaient passagèrement de soporifique et le consolèrent. Mais la figure de cet admirateur s'effaça rapidement dans l'esprit du solitaire.
Au premier festival de Bayreuth en 1876, il fit la connaissance du Dr. Rey, un intellectuel hardi et virtuose, un darwiniste, qui devait jouer un rôle équivoque dans la rencontre avec Lou Andréas.
1876 est l'année qui inaugure la crise dans les rapports avec Wagner, crise qui est définitive en 1877, et en 1879 Nietzsche est obligé par sa maladie de donner sa démission à l'Université de Bâle.
De 1879 à 1889 il mène sa vie errante : Nice, Sils, Saint-Maurice, Naumburg, Riva, Stresa, Gênes, Messine, Rome, Lucerne, Leipzig, Rapallo, Zurich, Marienbad, Mantoue, Coire, mais c'est au cours de ces dernières dix années qu'il écrit « L'Aube » (Morgenroete), de 1880 à 1881 et de 1881-82 « Le gai Savoir » (Froehliche Wissenschaft), de 1883-84 les trois livres de son « Zarathustra », puis « La généalogie de la morale » de 1887-88, enfin le terrible pamphlet « Le cas Wagner », puis le « Crépuscule des Idoles », « l'Antéchrist », « Nietzsche contre Wagner » et « Ecce Homo », et ceci dans les douze mois avant la catastrophe finale.
Au cours de ces années fugitives et errantes, il n'a jamais cessé de rester attaché aux deux hommes qu'il avait laissés derrière lui à l'Université qu'il déserta avec horreur et qu'il regretta, toujours fidèle à son étrange dualisme. Ces deux hommes étaient Burckhardt et Overbeck. Burckhardt se détourna, se détacha de lui après la publication de « Zarathustra ».
Dans cette « pseudopoésie de l'épopée » il retrouva ce que dix ans plus tôt il avait aidé Nietzsche à dénoncer : « l'emphase wagnérienne ». « Ce n'est pas l'oeuvre d'un poète » disait-il en parlant de « Zarathustra ».
C'était là un jugement de l'oeuvre, mais pas une condamnation de l'auteur, mais il devint silencieux et ne répondit plus, tandis que l'autre, le théologien Overbeck, n'a jamais cessé de prendre part au destin de son ami, à l'immense aventure qui s'exprima dans l' oeuvre, comme aussi aux pauvres événements de sa vie personnelle si frustrée et déshéritée.
« En tout » disait-il, « même lorsqu'il blasphémait, il y avait de la noblesse, la noblesse d'un sort tragique». En effet, le vitalisme de Nietzsche, son évolutionnisme, ses incitations à la sélection biologique, sa création du surhomme, ne sont que des reflets passagers de son époque.
Ce qui paraît plus durable par contre, c'est son instinct pour les valeurs nobles, il ne lui a jamais fait défaut au milieu d'un siècle qui avec avidité recherchait le nivellement.
Il y a une constante chez Nietzsche, toujours la même : rang, style, contrainte éducative, obéissance, solitude, respect pour les grandes valeurs, voilà autant de thèmes qui dominent cette oeuvre. Jamais toute la grammaire de la réaction noble ne fut établie aussi clairement que par Nietzsche.
Des termes comme : la forme, la tradition, la distance, doivent prendre un son tragique dans la bouche de celui qui les a prononcés au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle.
Isolées, séparées d'une société réelle, ces grandes notions planent dans le vide et deviennent forcément ce qui leur est le plus essentiellement contraire : une théorie.

L'amour que Nietzsche portait à l'esprit méditerranéen est malgré tout un amour pour l'universalité romaine dans une hiérarchie millénaire et lorsqu'on traduit son langage qui est celui du siècle dernier, l'on voit apparaître un monde dont les contours ne furent visibles que lorsque Dante ou St. Thomas eurent atteint leur sommet, en comprenant cette autre liberté qui est attachée à l'obéissance consentie.
Parfois aussi Nietzsche sentait l'affinité secrète des lois de la nature avec la révélation et peut-être est-ce de l'Antéchrist que nous pouvons apprendre plus et mieux sur la vraie attitude chrétienne que par toute une littérature bien pensante.
Brisez, déchirez la surface de son nihilisme tragique et vous arriverez toujours à une résonnance religieuse de son monologue à la recherche d'un Dieu qu'il nie pour pouvoir l'affirmer.
Je ne pense pas que ce soit le nihilisme qu'il ait trouvé finalement, car il a accepté son chemin de croix, au bout duquel il trouvait quelque chose que nous ne pouvons ni savoir, ni essayer de deviner.
Mais il semblerait que ce fût plutôt toute la richesse d'une personne qu'il entrevoit, plutôt qu'une vérité.
Questionné un jour pendant sa maladie par un psychiatre : « Quelle est votre patrie? » il répondit : « Bâle, la ville des humanistes, et Sils Maria, le petit village ». Le village où il avait passé tous ses étés. Nietzsche a été l'extrême conséquence de l'humanisme et c'est pour cela qu'Heidegger le considère aussi comme le dernier philosophe de l'ancien monde, comme celui qui clôt la lignée qui débuta avec Platon.
Et Heidegger ajoute : « Nietzsche parle encore le langage qui correspond à des idées et des notions appelées à disparaître avec la mort de ce qu'il avait appelé Dieu, maintenant commencent les temps qui exigent un nouveau langage qui n'a plus de rapports avec celui que nous enseignèrent les anciens. »
Mais, dans les hauteurs de Sils, dans la transparence de son atmosphère, Nietzsche avait senti que tous les langages humains ne sont qu'une approximation qui, sous toutes les formes qu'elle peut prendre, côtoient toujours la même énigme.
C'est là que se trouve l'humilité de cet orgueilleux et c'est, je pense, pour cette humilité que ses deux vieux amis dans ma ville natale, à travers toutes les craintes et toutes les réserves l'ont aimé, n'ayant pas cessé de l'admirer avec un respect profond, dont je n'ai jamais mieux compris la signification qu'en lisant ces paroles si poignantes de sa dernière lettre :
« Car moi-même, et avec moi Ariane, nous n'avons plus d'autre tâche que celle d'être l'équilibre doré des choses ; car, partout, je le reconnais maintenant, nous avons des supérieurs ».
Et cette autre encore, infiniment nostalgique :
« A vrai dire, je remercie sans cesse le ciel pour ce vieux monde en présence duquel les hommes n'ont pas voulu être suffisamment simples et silencieux. »

Illustrations: peintures d'Andreas Schaefner