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Zoroastre par Raphaël, 1509.
Zarathoustra
Pourquoi un penseur allemand du XIX° siècle va-t-il nous parler par la bouche d'un prophète iranien du VIIeme siècle avant notre ère, et nous mettre à son écoute?
Cette première question, Nietzsche lui-même, s'étonnant qu'on ne la lui ait pas posée, la suscitera (Ecce Homo, t. VIII, vol. I, p. 334-335). C'est que, plus que simplement pertinente, cette question est essentielle, et la réponse de Nietzsche va nous situer au centre même de toute sa pensée, et au centre même donc des thèses du Zarathoustra.
Nous percevons d'abord quelque ironie dans l'explication fournie : Nietzsche dit avoir choisi Zarathoustra précisément pour faire dire à son personnage « juste le contraire » (ibid.) de ce qu'a dit le Zarathoustra historique. Ainsi Nietzsche a choisi Zarathoustra pour l'opposer à Zarathoustra.
Et effectivement il les oppose radicalement d'un côté le rôle du Zarathoustra historique a en effet consisté dans l'invention d'un dualisme d'inspiration morale; dualisme qui expliquait toutes choses par l'action de deux principes en lutte, dualisme moral pour qui l'un de ces principes est le Bien et l'autre le Mal. Cette invention, Zarathoustra l'a faite - selon Nietzsche - en extrapolant notre expérience morale humaine du bien et du mal, en lui donnant une dimension théologique (il y a un Dieu Bien et un Dieu Mal) et cosmologique (tout dans l'univers s'explique par l'action de l'un
ou l'autre de ces deux principes et par leur rivalité); « la transposition en métaphysique de la morale (...), telle est son oeuvre à lui... » (ibid.). Or, d'un autre côté, précisément, c'est ce dualisme et ce moralisme que Zarathoustra, le personnage littéraire, va rejeter, car, précisément, c'est le refus de ce dualisme et de ce moralisme qui constitue un point essentiel de la pensée de Nietzsche.
Un point essentiel avons-nous dit et non LE point essentiel car ce point est déjà lui-même une conséquence d'un autre plus essentiel encore. Le point le plus profond de la pensée de Nietzsche ne saurait être un refus, Nietzsche a une raison positive de refuser.
Mais si c'est Zarathoustra lui-même qui vient contredire son premier message, ce n'est pas seulement par ironie - l'ironie de Nietzsche n'est jamais gratuite - c'est parce que le Zarathoustra historique fut - tout comme Nietzsche - lucide et sincère, et que cette lucidité et cette sincérité l'auraient logiquement conduit à ce revirement opéré par le Zarathoustra nietzschéen.
Nietzsche trouve la preuve de cette lucidité dans le fait que Zarathoustra « le premier a vu » (ibid.) le fondement du réel dans l'opposition du bien et du mal. Entendons bien, il y a là deux idées distinctes : le dualisme et la lucidité sur la base de ce dualisme.
D'une part ce que retient Nietzsche, c'est que Zarathoustra a été le premier à prêcher un dualisme et un moralisme qui, reçus depuis en héritage de la Bible et de la Grèce, imprégneront toute notre culture.
On serait peut-être tenté de faire ici quelques objections: ni la Bible ni la philosophie grecque ne sont aussi délibérément dualistes que le zoroastrisme. Il est vrai que du point de vue judéo-chrétien il n'y a qu'un principe Dieu principe bon; le manichéisme qui distingue deux principes (un bon et un mauvais) est une hérésie.
Mais justement cette hérésie est une tentation constante, tentation dénoncée d'autant plus vigoureusement qu'elle est plus forte. En outre, même selon l'orthodoxie judéo-chrétienne, si le démon n'est pas un principe il reste cependant bien puissant.
En ce qui concerne la philosophie grecque, si l'opposition platonicienne, à la fois métaphysique et morale, du monde sensible et du monde des Idées n'y est certes pas partout admise, concédons cependant à Nietzsche qu'elle y occupe une place centrale et fondamentale.
Mais, d'autre part, ce qui intéresse Nietzsche, c'est surtout que Zarathoustra a été le premier à voir ce dualisme moraliste, le premier à déceler clairement le fondement moral de sa métaphysique, à opérer délibérément cette transposition de l'éthique en cosmique, à discerner la « généalogie » morale de sa conception du monde.
Or, en langage nietzschéen, ce discernement est sincérité
« Ce que j'appelle mensonge : refuser de voir quelque chose que l'on voit » (L'Antéchrist, § 55, t. VIII, vol. I, p. 221). Etre lucide c'est donc être sincère vis-à-vis de soi-même, avoir le courage de ses opinions, le courage de la vérité, c'est avant celui de les dire, celui de les penser, de les voir. C'est en ce sens que Zarathoustra fut « plus sincère qu'aucun autre penseur » (Ecce Homo, t. VIII, vol. I, p. 335). Et c'est pourquoi Nietzsche l'a choisi; en raison de cette sincérité-lucidité qui caractérise Nietzsche lui-même, de cette sincérité-lucidité qui a permis au Zarathoustra réel de voir le fondement moral de sa métaphysique et qui, maintenant, le contraint logiquement à devenir l'exact contraire de ce qu'il était le Zarathoustra nietzschéen.
(Pierre Héber-Suffrin)