Par Minotaure
Le 4 juillet 1789, Sade est transféré à Charenton où l'on envoyait aussi bien les libertins que les impies et les fous. Voici comment il décrit le lieu dans une lettre qu'il écrit à Maton de la Varenne, avocat au parlement :
Charenton...
Daignez vous-même avec moi, Monsieur, y porter un instant vos regards ; daignez me suivre dans le repaire infect qui sert d'asile aux infortunés, que l'avarice, la cupidité, l'ambition, la vengeance et tous les crimes en crédit engloutissent à Charenton, même encore au moment où je vous parle, en ce moment où nos bons parisiens s'imaginent qu'après avoir détruit la Bastille, il ne doit plus rester d'armes au despotisme. Oui, veuillez me suivre, je vous en conjure !
Que vos yeux découvrent, s'il se peut, un bâtiment obscur enfoncé dans la terre jusqu'au comble, séjour horrible disposé de façon à ce que jamais l'air ne puisse en raréfier l'intérieur,
à ce que jamais les sanglots ou les cris de ceux qu'on y détient ne puissent être entendus de personne, après que sept ou huit geôliers conduits par un bon gros frère à visage rubicond, à l'air de santé et de joie, vous auront ouvert une petite cour dont les exhalaisons putréfiées vous empêcheront peut-être de poursuivre. Voyez, si vous le pouvez, plus de vingt malheureux jouissant de toute leur raison, oubliés depuis des siècles dans cet asile de malheur, et qu'on ose, pour doubler l'horreur de leur position, confondre, assimiler avec des fous, des frénétiques, des gens attaqués d'épilepsie, qui les empestent, qui les corrompent, qui les battent, sans que jamais ils aient d'autre satisfaction, s'ils se plaignent, que de s'entendre dire qu'ils peuvent se réfugier au fond de leur cachot si cette société leur déplaît. Y pénétrez-vous, dans ces cachots infâmes ? Quatre murs nus, humides, remplis d'insectes, vous offriront au milieu d'eux un châlit cloué contre le mur réceptacle de punaises et d'araignées dont rien, depuis cent ans, n'a troublé le repos ; près de là, une mauvaise chaise et une table pourries, le tout sous la défense d'une porte à guichet,afin qu'on puisse par cette ouverture donner à manger au malheureux habitant de cette loge, sans être obligé d'entrer chez lui ; une lucarne droite, et presque toujours sans vitre, laissant avec la plus grande économie quelques rayons de jour pénétrer dans ce réduit affreux qu'environnent de toutes parts des murs de soixante pieds de haut. Voilà ce que vous verrez.
Cherchez-vous à tirer quelques éclaircissements de ces malheureux, si l'aspect de leurs cadavres nus, défigurés par la douleur et par la faim, laisse un instant à la pitié le soin d'écarter le dégoût ?
Ils vous apprendront qu'à peine on leur fournit de quoi soutenir leurs tristes jours ; que, quoiqu'il n'y ait pas de pension au-dessous de huit cents livres, et beaucoup de là jusqu'à cinq mille francs, et que par conséquent, le moins payant de tous devrait encore être assez bien, ils sont néanmoins obligés les trois quarts du temps à se voler et s'arracher des mains l'un de l'autre la chétive portion qu'on leur distribue, et qu'on les menace... Que dis-je ? Qu'on les bat ; je l'ai vu, je peux le certifier : deux sont morts, pendant que j'y étais, des coups reçus de leurs geôliers ; qu'on les injurie, qu'on les massacre enfin, s'ils osent seulement prononcer le mot de "plainte".
Marquis de Sade
En mars 1790, survient un événement capital pour le vieux prisonnier: l'Assemblée abolit le régime des lettres de cachet. Sade est libre. Pas pour longtemps, car il connaîtra encore des emprisonnements pour raison politique et comme auteur pornographique sous l'Empire. Il sera à nouveau enfermé à Charenton.
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