Par Minotaure
Pierre François Lacenaire
le poète assassin
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Le 8 janvier 1836, vers dix heures du soir, dans un cachot de la Conciergerie, un détenu demandait au directeur de la prison :
« Monsieur Lebel, voulez-vous me permettre d'écrire trois lignes avant de sortir d'ici? On vient me chercher pour Bicêtre. Demain sans doute, ma tête tombera. Je suis forcé, malgré moi, d'interrompre ces "Mémoires", que je confie aux soins de mon éditeur. Adieu à tous les êtres qui m'ont aimé, et même à ceux qui me maudissent: ils en ont le droit. Et vous qui lirez ces "Mémoires", où le sang suinte à chaque page, vous qui ne les lirez que quand le bourreau aura essuyé son triangle de fer que j'aurai rougi, oh ! gardez-moi quelque place dans votre souvenir... Adieu ! »
Pierre François Lacenaire, né en 1800 à Francheville (Rhône), mort le 9 janvier 1836 à Paris, était un « malfrat lettré » et célèbre criminel français.
Il quitte le petit séminaire d'Alix après y avoir obtenu de brillants résultats. Il s'engage dans l'armée, déserte lors de l'expédition de Morée en 1829. Vols et escroqueries le mènent à plusieurs reprises en prison, où il suit, dit-il, son « université criminelle » et où il recrute ses comparses Victor Avril et François Martin.
Son premier assassinat prouvait une vive imagination.
Lacenaire tendit à sa victime deux pistolets:
« Nous allons nous battre en duel, mais l'une de ces armes est chargée; l'autre pas ».
Comme l'adversaire refusait, il l'abattit froidement, puis laissa dans la main le seul pistolet qui avait servi, afin de faire croire à un suicide.
Petit voleur et grand escroc, il se prétendait le héros des pauvres et des marginaux, adoptant une Un héros de mendiante de 7 ans, attaquant ceux qui avaient trop d'argent, pour donner à ceux qui n'en avaient pas.
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N'hésitant pas à aller jusqu'au meurtre: après un double assassinat il est dénoncé par ses complices.
Les trois mois de son procès lui offrirent la plus belle des tribunes pour clamer son dégoût d'une société corrompue et hypocrite.
«Est-ce ma faute si j'ai vu partout l'intérêt personnel se couvrir du manteau de l'intérêt social, l'indifférence se cacher derrière l'amitié et le dévouement, la méchanceté et l'envie de nuire se décorer du beau nom de vertu et de religion...? Je viens prêcher au riche la religion de la crainte, puisque la religion de l'amour n'a aucun pouvoir sur son coeur» (Mémoires)
En prison, outre ses "Mémoires", il continua d'écrire des poèmes.
Le dernier chant
En expirant, le cygne chante encor,
Ah laissez-moi chanter mon chant de mort !...
Ah laissez-moi chanter, moi qui sans agonie
Vais vous quitter dans peu d'instants,
Qui ne regrette de la vie
Que quelques jours de mon printemps
Et quelques baisers d'une amie
Qui m'ont charmé jusqu'à vingt ans !...
Salut à toi, ma belle fiancée,
Qui dans tes bras vas m'enlacer bientôt !
A toi ma dernière pensée,
Je fus à toi dès le berceau.
Salut ô guillotine ! expiation sublime,
Dernier article de la loi,
Qui soustrais l'homme à l'homme et le rends pur de crime
Dans le sein du néant, mon espoir et ma foi.
Je vais mourir... le jour est-il plus sombre ?
Dans les cieux l'éclair a-t-il lui ?
Sur moi vois-je s'étendre une ombre
Qui présage une horrible nuit ?
Non, rien n'a troublé la nature.
Tout est riant autour de moi,
Mon âme est calme et sans murmure,
Mon coeur sans crainte et sans effroi
Comme une vierge chaste et pure.
Sur des songes d'amour je m'appuie et m'endors,
Me direz-vous ce que c'est qu'un remords ?
Vertu, tu n'es qu'un mot, car partout sur la terre
Ainsi que Dieu je t'ai cherchée en vain !
Dieu ! Vertu ! paraissez, montrez-moi la lumière !
Mon coeur va devant vous s'humilier soudain.
Dieu ! mais c'est en son nom qu'on maudit, qu'on torture
Celui qui l'a conçu plus sublime et plus grand ?
La vertu !... n'est-ce pas une longue imposture
Qui dérobe le riche au fer de l'indigent ?
On n'en demande pas à l'opulence altière,
On en dispense le pouvoir,
Le pauvre seul est tenu d'en avoir.
Pauvre à toi la vertu ! Pauvre à toi la misère.
A nous le vice et la vie à plein verre !
Vous ! mourez sans vous plaindre : est-ce pas votre sort ? Mourez sans nous troubler ou vous êtes infâmes.
J'ai saisi mon poignard et j'ai dit, moi : de l'or !...
De l'or avec du sang... de l'or et puis des femmes
Qu'on achète et qu'on paye avec cet or sanglant.
Des femmes et du vin... un instant je veux vivre...
Du sang... du vin... l'ivresse... attendez un instant
Et puis à votre loi tout entier je me livre...
Que voulez-vous de moi ? vous parlez d'échafaud ?
Me voici... j'ai vécu... j'attendais le bourreau.
La Conciergerie, 28 novembre.
Lors de son exécution il se comporte comme un cabotin qui a choisi son suicide et déclare
« J'arrive à la mort par une mauvaise route, j'y monte par un escalier… ».
La guillotine qui pourtant vient de couper Avril s'enraye.
Lacenaire tourne la tête et fait face à la lame que l'aide du bourreau fait tomber.
Comme la monarchie de Juillet s'inquiète du courant de sympathie qui monte dans l'opinion autour de cet assassin atypique, la Gazette des tribunaux, journal officiel, écrit, contre toute vérité, que le coupable « n'a pas su affronter l'échafaud sans trembler ».
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« Au début de l'année 1836, l'échafaud eut de splendides étrennes dans la double exécution de Lacenaire & d'Avril.
C'est au premier de ces deux criminels surtout, qu'il faudrait appliquer cette épithète de lion du crime (...). Jamais, en effet, assassin n'avait si fortement captivé l'opinion publique, jamais meurtrier, dans cette voie qui conduit de la prison à la salle d'assises & à l'échafaud, n'avait été suivi de regards plus curieux & plus enthousiastes, j'allais presque dire fêté de pareilles ovations.
/.../
Nous attendions Lacenaire dans l'avant-greffe, où l'on devait procéder à la toilette des condamnés. Il s'y présenta, le cigare à la bouche, avec une assurance qui n'était pas exempte d'affectation. Lorsqu'il se fut assis sur le tabouret, il adressa la parole avec aisance aux quelques personnes qui se trouvaient là. Un des aides lui coupa les cheveux, il se laissa faire, & quand ce fut fini, il ne reprit la parole que pour demander le même vêtement qu'il portait à la cour d'assises. On s'empressa de le lui donner : c'était une redingote qu'il jeta en manteau sur ses épaules.
Après, ce fut le tour d'Avril. Ce dernier ne fit point parade de son assurance comme Lacenaire, mais il montra un sang-froid non moins extraordinaire. Le jour commençait seulement à poindre, & comme on était au mois de janvier, époque où les matinées sont toujours très froides, Avril ne put réprimer quelques frissons. Alors parodiant, sans le savoir, le mot célèbre de Bailly :
- Diable ! dit-il, je tremble de froid. On est capable de croire que j'ai eu peur.
Il demanda un petit verre d'eau-de-vie pour se réchauffer, un gardien le lui apporta.
- Merci, mon vieux, dit-il. Et il avala le breuvage d'un trait en faisant claquer sa langue.
Lorsqu'on lui eut attaché les pieds & les mains, comme à Lacenaire, il prit congé des personnes présentes par ces mots prononcés avec l'accent d'une grave bonhomie :
- Adieu tout le monde.
On partit ; le trajet fut long, car les chemins étaient très mauvais. M. l'abbé Montès en profita pour faire de derniers & suprêmes efforts afin de toucher l'âme rebelle de Lacenaire. Tout se brisa contre la glace de ce scepticisme réel ou affecté.
Il était près de huit heures & demie du matin lorsque nous arrivâmes. Les condamnés descendirent d'abord, les confesseurs & nous ensuite. Avril, qui devait être exécuté le premier, embrassa le digne prêtre qui l'assistait, puis il monta d'un pas ferme les marches de l'échafaud. Rendu sur la plate-forme, il se retourna vers Lacenaire & cria d'une voix forte & assurée :
- Adieu Lacenaire ! adieu, mon camarade.
Un imperceptible sourire glissa sur la face pâle de ce dernier, qui avança la tête pour voir tomber celle du malheureux qu'il avait perdu. Le bruit de la chute du couteau ne le fit même pas tressaillir. Il gravit à son tour les degrés qui le conduisaient à la mort, sans l'aide de personne, & promena un long regard sur la foule, qu'il s'attendait peut-être à trouver plus nombreuse. Nous crûmes qu'il allait parler, mais il vint lui-même se placer sur la planche fatale, toute dégouttante du sang d'Avril.
Le mouvement de bascule s'opéra, je donnai le signal. Mon cœur se serra dans ma poitrine. Je n'avais pas entendu tomber le couperet ; je me retournai avec effroi & j'aperçus un de mes aides replaçant une vis qui s'était détachée.
La guillotine était fatiguée, elle venait de renoncer sur l'ouvrage. Il y avait longtemps qu'elle n'avait fonctionné deux fois de suite, & tout essoufflée de la première proie qu'on lui avait donné à dévorer, elle s'arrêtait devant la seconde.
Il y eut donc un temps d'arrêt de dix-sept secondes, dix-sept siècles pour moi. Mes yeux se portèrent de suite sur le patient : je le vis cherchant, sans bouger de place, à tourner obliquement la tête dans la lunette pour élever, jusqu'au sommet de la rainure, un regard dans lequel se lisait plus de surprise que d'effroi. Enfin, par un mouvement énergique de l'aide Piot, qui faisait l'exécution, le triangle homicide se détacha de tout son poids & mit fin à cette horrible scène.
Voilà la vérité sur la mort de Lacenaire. »
(Henri-Clément Sanson, Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847. Mémoires des Sanson, 1862-1863)
Victor Hugo, Stendhal, Dostoievski se sont intéressés à lui.
Le premier à utiliser le personnage de Lacenaire fut sans doute Victor Hugo, dans les « Misérables ».
Théophile Gautier lui consacra deux poèmes, les frères Concourt se penchèrent sur son cas, jusqu'à André Breton qui lui consacra un chapitre dans son « Anthologie de l'humour noir ».
Au cinéma, avant d'être incarné par Daniel Auteuil, il prit les traits de Marcel Herrand, dans « Les enfants du paradis ».
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