UKIYO-E : LE MONDE FLOTTANT
La première fois qu'on découvre une collection d'estampes japonaises, on est surpris par la force de ces images.
La variété colossale des couleurs, des styles et des genres, tous manifestement japonais, nous interroge sur la complexité de l'estampe japonaise.

Isoda Koryusai
A l’origine, le terme ukiyo-e a une signification bouddhique à tendance négative sur le caractère évanescent de la vie. Il signifie monde triste, flottant, où rien n’est constant. Pendant la période Édo, sa signification évolua vers une vision hédoniste de la vie.
Ce fut l’écrivain Asai Ryôi (1612?-1691) qui l’utilisa dans ce sens pour la première fois dans la préface du Dit du monde flottant en 1661 :
« Vivre seulement pour l’instant, contempler la lune, la neige, les cerisiers en fleurs et les feuilles des érables rougeoyants, aimer le vin, les femmes et les chansons, ne pas se soucier de la pauvreté, se laisser porter par le courant de la vie comme la gourde flotte au fil de l’eau, c’est cela que j’appelle ukiyo ».
Ensuite à l’expression ukiyo, l’on ajouta le mot e qui signifie : dessin, peinture.
La technique d'estampes sur bois est supposée avoir pris naissance en Chine au IVe siècle avant J.-C.
Elle fut introduite au Japon au début de l'arrivée des missionnaires bouddhistes chinois et coréens au VIe siècle.
La gravure sur bois fut d'abord utilisée pour la reproduction de l'écriture, et ce n'est qu'à la fin du XVIe siècle que les illustrations imprimées sur bois furent ajoutées au texte.
La production de livres illustrés reçut une formidable impulsion de Tokugawa shogunate pendant la période Edo (1600-1868).
L’époque d’Edo correspond au gouvernement des Tokugawa, qui siégea pendant plus de deux siècles et demi.
Après d’interminables guerres civiles entretenues par des clans rivaux, et des soulèvements politiques, à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, Ieyasu Tokugawa (1542-1616) reçut, en 1603, le titre de shogun (généralissime), de l’empereur, qui résidait à Kyôto, capitale administrative du pays jusqu’en 1868.
Il instaura un gouvernement militaire (bakufu), siégeant à Edo, et exerça son pouvoir sur 270 "daimyô", seigneurs de domaines provinciaux.
Il encouragea personnellement le développement de la production du livre.
Il aida l'artiste Rinpa Hon'ami Koetsu (1558-1637) et le calligraphe Suminokura Soan (1571-1632), créa un centre pour l'artisanat à Koetsumura.
La valeur de Koetsu et de Soan avait été reconnue à travers les premiers essais qu'ils avaient faits dans la production de livres illustrés où l'illustration et le texte forment un ensemble artistique homogène.
Les illustrations originales étaient uniquement en noir et blanc, mais progressivement, au milieu du XVIIe siècle, on vit apparaître des livres avec des couleurs imprimées sur bois.
Cependant, à la fin du XVIIe siècle, les premières gravures individuelles furent réalisées.
L'un des premiers dessinateurs dont l'identité est fermement établi se nomme Hishikawa Moronobu (vers 1618-94).
Il était connu en tant qu'illustrateur de livres, mais il dessina également plusieurs estampes, principalement érotiques.
Elles étaient réalisées initialement en noir et blanc, la couleur étant parfois ajoutée à la main.
Moronobu fonda une école de peinture et d'illustration qui était inspirée du "monde flottant" ou ukiyo.
Vient ensuite Suzuki harunobu, Isoda Koryusai et la première école Katsukawa.
Tokugawa Ieyasu, puis plus tard son fils, Hidetada (1579-1623), et son grand fils Iemitsu (1608-1651), ont reconstruit la constellation politique du Japon du XVIe et du XVIIe siècle.
Leur préoccupation majeure fut de maîtriser les tendances séparatistes de la société féodale, sources de conflits incessants pendant plus de 150 ans.
Leur charge leur fut donnée par l'empereur, ce qui les légitima en tant que shogun (généralissime).
L'empereur et sa cour étaient cependant à l'écart de toute activité politique, afin d'éviter d'entrer dans la lutte de pouvoir.
Le siège de l'autorité de Tokugawa était le château à Edo (aujourd'hui Tokyo).
Autour d'eux, ils distribuèrent des terres à leurs loyaux vassaux (daimyô).
Pour empêcher ses vassaux de tenter leur chance dans le jeu du pouvoir, Iemitsu créa le système de présence alternée à la cour (nankin kotai).
La structure nankin kotai nécessitait que chaque daimyo passe six mois par an à Edo.
Pendant le reste de l'année, lorsqu'il s'occupait de ses terres, et garantissant ses revenus, il était obligé de laisser sa femme et ses enfants à Edo en "otages".
Le système de présence alternée avait des conséquences d'une portée considérable :
Edo devint un centre urbain en rapide expansion.
Le rassemblement d'un nombre important de "daimyos" et de leur entourage créa des opportunités commerciales.
Les classes commerçantes prirent le dessus sur le plan financier.
Les samouraï consommaient plus que leurs moyens ne leur permettaient et les citadins de classe inférieure devinrent les créditeurs des détenteurs officiels du pouvoir.
Ce fut dans ce monde mercantile rapidement urbanisé d'Edo au XVIIe siècle, qu'Ukiyo une sous-culture des classes non samouraï, qui prônait l'unique, l'éphémère, le moment fugitif du plaisir, se développa.
Ukiyo contient l'idée de plaisir dans son sens le plus large : les marchands étaient des mécènes actifs des arts littéraires et picturaux, de théâtre, et bien-sûr du monde du "divertissement avec les femmes".
Les images par lesquelles les artistes ont essayé de saisir cette atmosphère sont appelées "Ukiyo" (images du monde flottant).
Les graveurs ukiyo-e puisèrent leur inspiration dans les différentes formes de distractions offertes à la population citadine d'Edo.
Les estampes satisfaisaient les mêmes "besoins" que, de nos jours, nos pin-up ou les photographies de nos idoles de la chanson ou du cinéma.
LE THEATRE KABUKI
Les racines du théâtre Kabuki se trouvent dans les spectacles légers de chansons et de danse qui avaient lieu au XVIe siècle.
L'actrice Okuni est généralement considérée comme la fondatrice ou l'initiatrice de toutes les formes de spectacles de danse ou de chant (onna kabuki) qui se déroulaient à Kyoto au cours de la dernière décennie du XVIe siècle.
L'imitation de ses numéros extrêmement populaires par d'autres groupes de femmes, et les sous-entendus portant de plus en plus sur la sexualité amenèrent les shoguns à interdire la scène aux femmes en 1629.
En 1652, les hommes jeunes furent également exclus de la scène et par la suite tous les rôles étaient portés par des hommes plus âgés.
Les spectacles servaient maintenant à démontrer les vertus physiques masculines et les relations homosexuelles.
Cette évolution incita le gouvernement à intervenir contre les relations amoureuses entre hommes clairement exprimées sur scène : les acteurs jouant des rôles féminins devaient couvrir leur tête d'une étoffe.
Le monde de kabuki trouva à nouveau une réponse dans une évolution progressive vers un moyen d'expression dramatique à part entière.
Kabuki était mis en scène dans un grand théâtre où des hommes et des femmes assistaient à des pièces pendant plusieurs heures.
Les acteurs étaient originaires de familles qui travaillaient dans le monde kabuki.
Certaines familles avaient développé des caractéristiques : par exemple, la famille Danjuro avait toujours été connue pour leurs rôles masculins assez violents.
Les auteurs puisaient leurs histoires, soit dans l'histoire et la mythologie, soit dans la vie quotidienne d'Edo.
Selon la nature de la pièce, un style spécifique d'interprétation était adopté.
Sur les estampes, on rencontre souvent le style extrêmement agressif et frustre de l'interprétation représentée, d'où comme un point culminant d'une certaine scène, une pose est extraite et tenue pendant un court instant .
L'estampe bien connue qui représente un acteur qui louche fortement est une illustration d'un tel moment.

Il doit être souligné que cette sorte de divertissement était uniquement pour les non-samuraïs.
En fait, les samouraïs n'étaient même pas autorisés à entrer dans le théâtre.
Le gouvernement essaya à plusieurs reprises de restreindre les pièces du théâtre kabuki, ainsi que la production d'estampes qui s'y rapportaient.
Les dépenses non productives dans des biens de consommation et des loisirs de luxe étaient alarmantes dans un système économique apparemment inflationniste des années 1830 et 1840.
On peut affirmer sans se tromper que toutes les mesures adoptées allèrent à l'encontre du but recherché.
La limitation du nombre des théâtres à un seul quartier, d'après l'exemple du Yoshiwara (le quartier autorisé des divertissements sexuels) ne fit que renforcer le monde du kabuki.
Simultanément, l'interdiction de produire des estampes d'acteurs stimula la créativité des artistes et éditeurs afin de trouver des moyens de détourner cette censure.
Cela se voit dans le travail d'artistes tels que Utagawa Kunisada (1786-1865) et Kuniyoshi (1798-1861.
Les gravures d'acteurs furent d'abord exploitées par les maîtres Torii, qui à partir du XVIIe siècle détenaient le droit de produire les programmes de théâtre.
Ils dominèrent la production de l'époque avant la gravure en couleurs.
A partir des années 1760, l'école Katsukawa, fondée par Katsukawa Shunsho (1723-92) prit le dessus.
Dans la dernière décennie du XVIIIe siècle, Utagawa Toyokuni (1769-1825) devint le principal graveur Kabuki parfois concurrencé par des personnages énigmatiques tels que Toshusi Sharaku (1,95), par son propre élève, le brillant Kunimasa (1773-1810) et par les derniers grands maîtres de l'école Katsukawa, Shun'ei 0762-1819) et Shunko (1743-1812).
Les nombreux élèves d'Utagawa Toyokuni dominaient la scène des gravures Kabuki au XIXe siècle, dont le leader, le plus prolifique des artistes, Utagawa Kunisada.
Après sa mort et la restauration Meiji quatre ans plus tard, la gravure Kabuki perdit de l'importance en tant que sujet Ukiyo-e.
L'arrivée des graveurs Osaka consacra brièvement un autre centre, Osaka.
LE YOSHIWARA
Un autre sujet qui se révéla être une source fertile pour les artistes et éditeurs d'estampes prit naissance dans les "services féminins" fournis dans le Yoshiwara, le quartier autorisé du plaisir le plus célèbre pendant la période Edo.
En 1618, en tentant de réduire la propagation de la prostitution, le gouvernement décida de restreindre la vie de plaisir à un seul quartier.
Ici derrière ses portes, les salons de thé, les restaurants et bordels fournirent les éléments du "monde flottant".
A l'intérieur de ce quartier, une "cité sans nuit" se construisit avec ses propres règles.
Les bordels et les courtisanes étaient répertoriés, leur accès n'était en aucun cas aisé et immédiat, et en ce qui concerne les prostituées très demandées et de classe élevée, il fallait leur faire "la cour" pendant une longue période : visites préliminaires, intermédiaires, et surtout verser de grosses sommes d'argent avant d'obtenir "satisfaction".
Les estampes montrent en général les prostituées les plus célèbres.

Torii Kiyonaga
Elles fournirent des images idéalisées de la beauté féminine et de la mode de l'époque.
Les estampes présentaient les tendances du moment et les attitudes à travers la position, l'habillement et la coiffure, et si l'on compare les bijin (belles femmes) comme elles ont été dépeintes sur une période longue de cent ans, on peut immédiatement voir les changements survenus.
Les plus provocants étaient bien sûr les shunga, œuvres ouvertement érotiques, sous la forme de gravures uniques ou de livres illustrés.
Le gouvernement n'approuvait pas l'art érotique, et une fois encore leur interdiction alla à l'encontre du but recherché.
Le résultat fut que beaucoup d'estampes étaient anonymes, et ne portaient aucune marque de l'éditeur.
Les shunga étaient souvent produites par séries de douze estampes, reliées en albums et véritablement utilisées comme stimulant érotique.
Les gravures de '`pin-up" ont existé depuis que la production de gravures uniques existe.
C'est pendant les deux dernières décennies du XVIIIe siècle qu'elles connurent leurs plus beaux jours, lorsque Torii Kiyonaga, Hosada Eishi, Katsukawa Shuncho, Kitagawa Utamaro, Toyokuni et beaucoup d'autres se surpassèrent dans ce style.
En même temps que la gloire de l'estampe kabuki déclinait, les bijinga (images de belles femmes) commençaient à perdre de leur renommée.
Deux reprises peuvent être identifiées après 1868 : une dans la période Meiji, avec des artistes tels que Toyohara Chikanobu, son élève Kunichika et Torii Kiyochika et plus tard dans l'oeuvre fabuleuse de Hashiguchi Goyo, Torii Kotondo et Ito Shinsui dans les années 1910 et 1920.
PAYSAGES

Bien que le théâtre kabuki et le monde des plaisirs aient été les principales sources d'inspiration des éditeurs et des artistes, ils n'étaient en aucun cas les seuls.
Deux autres genres importants ressortent les estampes de paysages et les estampes historiques et mythiques.
Les estampes de paysages à l'intérieur ou en dehors de la ville peuvent être considérées comme un enrichissement récent du répertoire des estampes sur bois.
Au XVIIIe siècle, les paysages figuraient uniquement en tant que toile de fond aux courtisanes en parade, et à l'exception du mont Fuji, le décor était rarement identifiable.
Les seules estampes de paysages du XVIIIe siècle existantes sont des essais de perspective (uki-e), parfois des imitations de gravures européennes.
C'est seulement lorsque les restrictions sur les voyages furent levées dans les années 1820, qu'un marché fut véritablement créé.
Puis Utagawa Hiroshige (1797-1858) et Katsushika Hokusai (1760-1849) stupéfièrent le public avec leurs études picturales de paysages du japon :
Les Trente-six vues du Mont Fuji, Les Cinquante-trois stations sur la route du Tokaido, Lieux célèbres d'Edo, et Lieux célèbres des provinces étaient des titres typiques de ces séries de gravures.
Ce genre déclina graduellement après leur mort.
Il y eut une courte reprise lors de l'ouverture du japon, et le développement de la ville portuaire de Yokohama créa un marché pour les gravures ayant pour sujet des étrangers Yokohama-e.
On retrouva ce genre plus tard dans l'oeuvre d'un grand artiste, Kobavashi Kivochika qui posa les fondations pour les grands du paysage du XXe siècle. Kawase Hasui et Yoshida Hiroshi.
ESTAMPES HISTORIQUES ET MYTHIQUES
Le genre d'estampes historiques, comme celles de paysages, fut lent à se développer.
Ce fut Kuniyoshi qui. à partir de la fin des années 1820, réalisa ce genre d'estampes.
Cela peut sans doute s'expliquer par la nature potentiellement politique des estampes historiques et mythiques.
Le gouvernement était sensible aux messages politiques cachés.
Kuniyoshi fut lui-même arrêté à cause d'une estampe satirique qui était censée représenter le shogun.
L'histoire et la pseudo-histoire devinrent les sujets favoris de la période Meiji.
Dans les mains des meilleurs élèves de Kuniyoshi, Yoshitoshi (1839-92) et Yoshiiku, cela devint un genre d'une crudité et d'une violence extrêmes.