Diogène

« Je cherche l'homme »
Diogène de Sinope, (Sinope v. 413 - Corinthe, v. 327 av. J.-C.), aussi appelé Diogène le Cynique, est un philosophe grec de l'Antiquité et le plus célèbre représentant de l'école cynique.
Disciple de Xéniade, il devient le maître entre autres de Zénon de Cition et Monime de Syracuse. Parmi tous les auteurs cyniques, c'est sur Diogène que la légende a accumulé le plus d'anecdotes et de bons mots, cette foison rendant leur authenticité largement douteuse.
Les portraits de Diogène qui nous ont été transmis divergent parfois, le présentant tantôt comme un philosophe « clochard », débauché, hédoniste et irréligieux, tantôt comme un ascète sévère, volontaire, voire héroïque.

Diogène de Sinope par Raffaello Sanzio 1508-11
détail de l'Ecole d'Athènes
La masse d'anecdotes légendaires sur Diogène de Sinope montre en tout cas que le personnage a profondément marqué les Athéniens.
Il vivait dehors, dans le dénuement, vêtu d'un simple manteau, muni d'un bâton, d'une besace et d'une écuelle. Dénonçant l'artifice des conventions sociales, il préconisait en effet une vie simple, plus proche de la nature, et se contentait d'une jarre pour dormir.
Diogène avait l'art de l'invective et de la parole mordante. Il semble qu'il ne se privait pas de critiquer ouvertement les grands hommes et les autres philosophes de son temps (parmi lesquels Platon).

Diogene par Jules Bastien Lepage 1873
Les apostrophes les plus connues qui lui sont attribuées sont : « Je cherche un homme » (phrase qu'il répétait en parcourant la ville avec sa lanterne), et « Ôte-toi de mon Soleil » (en réponse au roi de Macédoine Alexandre, qui était venu lui demander s'il avait besoin de quoi que ce soit).

Caspar de Crayer - Alaxandre et Diogene
Diogène est le fils d'Icésios, banquier de Sinope. À la suite d'une accusation de fabrication de fausse monnaie, son père aurait été jeté en prison et Diogène aurait été contraint de fuir à Athènes. Selon d'autres récits, ils auraient fui tous les deux.
Diogène devient le plus célèbre disciple d'Antisthène, fondateur de l'école cynique.
Selon Sénèque, confirmé par Juvénal, admiratif, et par Lucien de Samosate, moqueur, il vit vêtu d'un manteau grossier, le tribôn, va pieds nus, dort dans un pithos, c'est-à-dire une jarre de grande taille, ne possédant rien d'autre et ne subsistant que grâce aux contributions de ses auditeurs ou mécènes.
Conformément à l'enseignement de son maître, il désirait vivre et se présentait comme un chien – kunos, génitif de kuôn : « le chien », en grec –, d'où son autre surnom : Diogène le Chien.

Plusieurs anecdotes témoignent de son mépris des richesses et des conventions sociales.
Selon Diogène Laërce, il n'hésitait pas à mendier auprès des statues afin de « s'habituer au refus ».
Il abandonna son écuelle après avoir vu un enfant buvant à la fontaine dans ses mains.
Lorsqu'on l'interrogea sur la manière d'éviter la tentation de la chair, Diogène aurait répondu « en se masturbant », et aurait ajouté : « Plût au ciel qu'il suffît aussi de se frotter le ventre pour ne plus avoir faim ! »
On l'aurait également vu parcourir les rues d'Athènes en plein jour, une lanterne à la main, déclarant à ceux qui lui demandaient ce qu'il faisait : « Je cherche un homme. » (parfois traduit « Je cherche l'homme » ou « Je cherche un vrai homme »).
Cet « homme » désignerait celui théorisé par Platon, l'idéal de l'humain, et Diogène aurait voulu par là réfuter son existence, ne voyant exister que des hommes concrets.
Une autre anecdote rapporte que, Platon ayant défini l'homme comme un « bipède sans cornes et sans plumes », le jour suivant, Diogène se promena dans la ville en tenant à la main un coq déplumé aux ergots coupés, et déclarant : « Voici l'homme de Platon ! ».

Diogene par Jacob Jordaens
Diogène a d'abord vécu en homme libre, mais il se dirigeait vers Égine en bateau, quand ce dernier fut pris par des pirates.
Mis en vente comme esclave à Corinthe, il déclare au marchand qui lui demande ce qu'il sait faire qu'il sait « gouverner les hommes », et qu'il faut donc le vendre à quelqu'un qui cherche un maître.
Il est acheté par un riche Corinthien qui admire son indépendance d'esprit, et lui rend la liberté.

C'est à Corinthe qu'est située la fameuse rencontre du vieux clochard-philosophe avec le jeune roi de Macédoine, Alexandre le Grand. Cet épisode est raconté notamment par Plutarque dans la Vie d'Alexandre, XVIII, par Cicéron dans les Tusculanes, 5, XXXII, et par Diogène Laërce dans les Vies des philosophes, VI.
Voici la version la plus complète de leur conversation :
« — Demande-moi ce que tu veux, je te le donnerai.
— Ôte-toi de mon Soleil.
— N'as-tu pas peur de moi ?
— Qu'es-tu donc ? Un bien ou un mal ?
— Un bien.
— Qui donc pourrait craindre le bien ? »
Le même Alexandre aurait avoué un jour : « Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène. »

Alexandre le Grand et Diogène
Voici une version moderne de la rencontre entre Diogene et Alexandre:
Diogène, le mystique grec, est l’un des rares joyaux de la conscience humaine.
Lorsqu’ Alexandre le Grand était en route pour l’Inde, il rencontra Diogène sur son chemin.
C’était un matin d’hiver, une brise fraîche soufflait et Diogène était étendu au bord de la rivière, nu sur le sable, prenant un bain de soleil.
C’était un homme magnifique – d’une belle âme émane toujours une beauté qui n’est pas de ce monde…
C’était un homme d’une telle grâce qu’Alexandre ne put en croire ses yeux. Il était émerveillé :
« Sire, » dit-il… – de sa vie, il n’avait jamais parlé ainsi à personne -,
« Sire, je suis extrêmement impressionné par votre présence et je désirerais faire quelque chose pour vous.
Y-a-t-il quelque chose que je puisse faire ? »
Diogène répondit : « Pousse toi de là, tu me caches le soleil !
C’est tout, je n’ai besoin de rien d’autre. »
Alexandre reprit : « Si j’ai une nouvelle chance de revenir sur terre, je demanderai à Dieu qu’au lieu de me recréer Alexandre, il fasse de moi un Diogène. »
Diogène rit : « Qui t’en empêche en cet instant même ? dit-il.
Où vas-tu ? Durant des mois, j’ai vu des armées en marche. Où allez-vous ? Et pourquoi faire ? »
Alexandre répondit : « Je vais en Inde, Je veux conquérir le monde. »
« Et après, que feras-tu ? » demanda Diogène.
« Après, je me reposerai. »
Diogène rit encore et lui dit : « Tu es fou ! Je me repose ici et maintenant et je n’ai pas conquis le monde, je n’en vois pas la nécessité.
Si à la fin, de toute façon, tu voudras te reposer et te détendre, pourquoi ne le ferais-tu pas maintenant ?
Qui t’as dit qu’avant de te reposer, tu devais conquérir le monde ?
Je te le dis, si tu ne te reposes pas maintenant, tu ne le feras jamais. De toute manière, tu ne seras jamais capable de conquérir le monde… tu mourras en cours de route.
Tout le monde meurt au milieu du voyage. »
Alexandre assura qu’il s’en souviendrait et qu’il le remerciait beaucoup, mais que, pour le moment, il ne pouvait s’arrêter.
Et il mourut au milieu du voyage. Il ne retourna jamais chez lui, il mourut en route.
Une étrange histoire s’est transmise au cours des siècles, selon laquelle Diogène mourut aussi le même jour.
Et ils se rencontrèrent sur leur chemin vers Dieu, en traversant la rivière.
Alexandre marchait un peu en avant, lorsqu’il entendit quelqu’un derrière lui…
Il se retourna et aperçut Diogène, toujours aussi beau.
Il fut surpris et honteux. Essayant de cacher son embarras, il dit : « Ainsi, nous nous rencontrons de nouveau, l’empereur et le mendiant. »
Diogène répondit : « C’est vrai. Mais tu te méprends : tu ignores qui est le mendiant et qui est l’empereur.
Je peux affronter Dieu, car j’ai vécu ma vie totalement et m’en suis réjoui.
Mais toi, tu n’en es pas capable je le sais, car tu ne peux même pas m’affronter moi,
tu n’oses pas me regarder dans les yeux. Ta vie entière a été gaspillée. »

Diogene et Alexandre par Cornelis de Vos
La mythologie a eu raison de la vérité concernant la mort de Diogène de Sinope, et il subsiste de nos jours plusieurs versions différentes de la cause de son trépas :
Il serait mort à cause d'une infection due à la morsure d'un chien auquel il essayait de dérober son os, pour se nourrir.
D'autres sources affirment qu'il serait décédé des suites de l'ingestion d'un poulpe cru, suite à un pari, ou même qu'il aurait volontairement arrêté de respirer (acte biologiquement impossible).
Toutes ces versions contribuent à renforcer la légende selon laquelle Diogène serait mort comme il a vécu, d'une manière peu banale, et même subversive.
Il meurt en tout cas à Corinthe âgé d'environ quatre-vingt-six ans.

« Je cherche l'homme »
Il avait demandé qu'après sa mort, on jetât son corps à la voirie, mais ses amis lui firent des funérailles magnifiques.
On plaça sur son tombeau une colonne surmontée d'un chien en marbre de Paros et sur laquelle on pouvait lire les vers suivants :
« Même le bronze subit le vieillissement du temps,
Mais ta renommée, Diogène, l'éternité ne la détruira point.
Car toi seul as montré aux mortels la gloire d'une vie indépendante
Et le sentier de l'existence heureuse le plus facile à parcourir. »

John William Waterhouse Diogene
C’est en partie à cause de leurs traits scandaleux que les écrits de Diogène tombèrent dans l’oubli quasi total.
En effet, Politeia (La République), ouvrage écrit par Diogène, repris et appuyé plus tard par la Politeia de Zénon de Cition, s’attaquait à de nombreuses valeurs du monde grec, en admettant, entre autres, la liberté sexuelle totale, l’indifférence à la sépulture, l’égalité entre hommes et femmes, la négation du sacré, la remise en cause de la cité et de ses lois, la suppression des armes et de la monnaie, l'autosuffisance.
Par ailleurs, Diogène considérait l'amour comme étant absurde : on ne devait s'attacher à personne.
On lui prête aussi le raisonnement suivant :
« Tout appartient aux dieux ; or les sages sont les amis des dieux et entre amis tout est commun ; donc tout appartient aux sages. »
Certains stoïciens, pourtant proches du courant cynique de Diogène, semblent avoir préféré dissimuler et oublier cet héritage jugé « embarrassant ».
