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Nietzche et Wagner

Nietzche et Wagner
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Le 8 novembre 1868, Nietzsche rencontre pour la première fois Wagner, qui séjournait alors à Leipzig. Ils s'entretiennent de musique et de Schopenhauer.

 

 

Richard Wagner

 

 

 

1869. Nietzsche est nommé professeur adjoint de philologie classique à Bâle. Les années bâloises sont essentiellement marquées par l'amitié avec Richard et Cosima Wagner qui résident alors à Tribschen, sur le lac des Quatre-Cantons. Wagner y terminait la composition de la Tétralogie.

 

Commence alors une relation aussi intense qu'intime entre Nietzsche (qui a vingt-cinq ans), Wagner (qui en a cinquante-six), et Cosima (qui en a une trentaine). Nietzsche est dans la confidence de Wagner. Il travaille pour lui.
 

C'est dans ces circonstances que sera rédigé en 1872 La Naissance de la tragédie que Nietzsche dédie à Wagner.
 

L'ouvrage porte principalement sur la question de la musique et de sa disparition dans le théâtre grec : le rôle du choeur, dans la tragédie, a décliné au détriment du dialogue. Nietzsche prétend élucider ce mystère. Son maître Ritschl y voit un « spirituel délire », le savant Willamowitz descend en flammes ce livre aventureux, Wagner prend sa défense.

 

 

 

Tribschen

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Vers 1875, Nietzsche tombe gravement malade, et, à la suite de plusieurs malaises, ses proches le croient à l'agonie. Presque aveugle, subissant des crises de paralysie, de violentes nausées, l'état d'esprit de Nietzsche se dégrade au point d'effrayer ses amis par un cynisme et une noirceur qu'ils ne lui connaissaient pas. Nietzsche commence à se détacher de Wagner qui le déçoit de plus en plus ; il abandonne alors ses idées sur l'Allemagne dans lesquelles il ne voit plus que grossièreté et illusions.
 

En fait, la relation de Nietzsche avec Wagner se détériorera à partir des années 1873-1874 (Nietzsche écrit en 1874 des Réflexions sur Richard Wagner, très critiques, mais non publiées de son vivant) jusqu'à la séparation définitive, qui connaît plusieurs étapes en 1876 en particulier, lors de l'inauguration de Bayreuth,
Nietzsche ne supporte pas de constater qu'en réalité Wagner draine et rassemble tout ce qu'il peut haïr de l'Allemagne.

 

Il lui faudra désormais s'affranchir de cette dépendance - ce sont les fameuses métamorphoses du début de Zarathoustra -, et se construire lui même.
 

Mais la discussion avec Wagner ne cessera pas pour autant (un des derniers écrits de Nietzsche est Le Cas Wagner (1888). Et dans Ecce Homo, il écrira :

 

« Je fais peu de cas du reste de mes relations humaines, mais pour rien au monde je n'effacerais de ma vie les jours de Tribschen, des jours de confiance, de gaieté, de hasards sublimes - de moments profonds...  Je ne sais pas quelles expériences les autres ont faites avec Wagner : pour nous, notre ciel n'a jamais été traversé d'un seul nuage. »

 

 

 

 

Bayreuth

 

1873-1876. Nietzsche publie quatre Considérations inactuelles, dont il projetait une série beaucoup plus longue et, semble-t-il collective. « Dans la troisième et la quatrième "Inactuelles" (Schopenhauer éducateur, 1874, Richard Wagner à Bayreuth, 1876), on oppose à cela comme signes avant-coureurs d'une idée plus haute de la culture et d'une restauration de l'idée même de culture, deux figures illustrant le plus strict "culte du moi", la culture du moi la plus rigoureusement disciplinée, bref, deux inactuels par excellence, pleins d'un souverain mépris pour tout ce qui les entourait, que cela s'appelât Reich, "culture", "christianisme", "Bismarck", "succès" - on aura reconnu Schopenhauer et Wagner, ou, en un mot, Nietzsche... »

 

1883. Paraissent les deux premières parties du grand livre de Nietzsche, celui qui procède de la vision de l'Eternel Retour : Ainsi parlait Zarathoustra. Le livre « fut terminé très précisément à l'heure sainte où Richard Wagner mourait à Venise » (Ecce Homo).

 

 

 

1888. Nietzsche publie quatre recueils d'aphorismes dont Le Cas Wagner:
Wagner y est étudié comme un cas typique de la modernité. Selon Nietzsche, la compréhension du compositeur permet de faire la lumière sur la psychologie de l'homme moderne. Wagner représente ainsi, selon Nietzsche, un cas typique de romantisme qui finit dans l'adulation de la croix (Parsifal).

 

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Nietzsche en 1968 - 24 ans

Le cas Wagner:

 

 

 

L'artiste de la décadence : voilà le mot lâché. Et là, fini de plaisanter. Je n'ai nullement l'intention de rester passif tandis que ce décadent nous ruine la santé - et la musique par-dessus le marché !
Wagner est-il un être humain ? N'est-il pas plutôt une maladie ? Il rend malade tout ce qu'il touche, - il a rendu la musique malade.
Le décadent typique, qui se sent nécessaire dans un goût dépravé, dont il prétend faire un goût supérieur, qui sait présenter avantageusement sa propre dépravation comme loi, comme progrès, comme accomplissement.
Et l'on ne résiste pas. La séduction qu'il exerce prend des proportions angoissantes - il disparaît dans un nuage d'encens. Le malentendu sur son compte se donne pour «évangile», mais ce ne sont pas, loin de là, les seuls «pauvres en esprit» qu'il a su se gagner !
J'ai envie d'ouvrir un instant la fenêtre. De l'air! Encore plus d'air!
Que l'on se trompe en Allemagne sur le compte de Wagner, voilà qui n'est pas pour me surprendre! C'est plutôt le contraire qui me surprendrait. Les Allemands se sont accomodés un Wagner à leur guise, auquel ils puissent rendre hommage. Ils n'ont jamais été psychologues, leur manière de témoigner leur reconnaissance consiste à comprendre de travers.
Mais que l'on puisse se méprendre sur Wagner à Paris, où l'on est psychologue plus que tout! Et à Saint-Pétersbourg, où l'on soupçonne des choses dont personne n'a même idée à Paris! Faut-il que Wagner ait d'étroites affinités avec toute la décadence européenne, pour qu'elle ne ressente pas à quel point il est décadent ! Il en fait partie, il est son protagoniste, son plus grand nom... Le porter aux nues, c'est se rendre hommage à soi-même. Car le fait même de ne pas lui résister est en soi signe de décadence. L'instinct est affaibli. On est attiré par ce qu'on devrait repousser. On porte à ses lèvres se qui vous expédiera plus vite encore à l'abîme.

Il est une évidence qui me semble primordiale : l'art de Wagner est malade. Les problèmes qu'il porte à la scène - de purs problèmes d'hystériques -, ce que sa passion a de convulsif, sa sensibilité d'exacerbé, son goût qui exigeait des piments toujours plus forts, son instabilité qu'il déguisait en autant de principes, enfin, et ce n'est pas le moindre symptôme, le choix de ses héros et héroïnes, considérés comme types physiologiques (une vraie galerie de malades!), bref, tout cela forme un tableau clinique qui ne permet pas le moindre doute :« Wagner est une névrose.
Rien n'est peut-être mieux connu de nos jours, rien n'est en-tout cas mieux étudiés que le caractère protéen de la dégénérescence, qui, ici, se travestit en art et en artiste. Nos médecins et nos physiologistes tiennent en Wagner leur cas le plus intéressant, ou du moins, un cas très complet. C'est justement-parce que rien n'est plus moderne que cette universelle morbidité, que cette machine nerveuse hyperexcitée et fin de race, que Wagner est par excellence l'artiste moderne, le Cagliostro de la modernité.
Dans son art, on trouve mêlé de la manière la plus troublante ce que le monde recherche le plus ardemment aujourd'hui : ces trois grands stimulants des épuisés que sont la brutalité, l'artilice et la naiveté (l'idiotie).
Wagner est la ruine de la musique. Il a su déceler en elle le moyen d'agacer les nerfs fatigués - et, par là, il a rendu la musique malade. Ses dons d'invention ne sont pas minces dans l'art d'aiguillonner ceux qui sont à bout de forces, de rappeler à la vie les demi-morts. Il est le maître des passes hypnotiques; les plus forts, il les renverse comme taureaux.
Le succès de Wagner - son succès sur les nerfs, et donc auprès des femmes, a fait de tous les ambitieux du monde de la musique des disciples de son art maléfique. Et c'est vrai non seulement des ambitieux, mais aussi des malins... De nos jours, on ne gagne plus d'argent qu'avec de la musique malade. Nos grands théâtres vivent de Wagner.

 

POST-SCRIPTUM

 

 

S'attacher à Wagner, cela se paie cher. Il n'y a que très peu de temps que les Allemands ont cessé d'avoir peur de Wagner - en toute occasion, il leur prenait envie d'en être débarrassés ... Se souvient-on d'une curieuse circonstance, où, pour la dernière fois ce vieux sentiment s'est encore manifesté de manière imprévue ? Cela s'est produit aux obsèques de Wagner, lorsque le plus ancien des «Cercles Wagner», celui de Munich, eut déposé sur sa tombe une couronne dont l'inscription connut aussitôt la célébrité. On y lisait : «Au Libérateur, la Délivrance ! » Tout le monde admira la haute inspiration qui avait dicté cette inscription, tout le monde, aussi, ce bon goût qui n'appartient qu'aux disciples de Wagner. Mais, bien des gens (et cela ne laisse pas d'étonner!) lui apportèrent la même petite correction: « Du Libérateur, enfin délivrés ! » On respirait !
S'attacher à Wagner, cela se paie cher. On peut le mesurer à l'influence du wagnérisme sur la culture. Qui donc son mouvement a-t-il amené sur le devant de la scène? Qu'a-t-il toujours cultivé à l'excès? Avant tout la prétention du profane, de l'imbécile qui se mêle d'art. Cela vous organise maintenant des sociétés, cela veut imposer son « goût», cela voudrait se poser en arbitre in rebus musicis et musicantibus... En second lieu : une indifférence de plus en plus grande envers toute discipline austère, aristocratique, au service de l'art; au lieu de cela, la foi dans le génie, ou pour parler plus clairement, dans l'insolent dilettantisme (la formule se trouve dans les Maîtres chanteurs). En dernier (et pire!) lieu : la théâtrocratie, la foi aberrante eu une prééminence du théâtre, en un droit naturel qu'aurait le théâtre de régner sur les arts et sur l'Art... Mais il ne faut pas se lasser de clamer à la face des Wagnériens ce qu'est le théâtre : toujours un en-deçà de l'art, toujours quelque chose de secondaire, de grossi, quelque chose de gauchi, de forgé de toutes pièces à l'usage des masses! A cela Wagner n'y a rien changé : Bayreuth, c'est du grand opéra, même pas du bon opéra!... Le théâtre est une forme de «démolâtrie» en matière de goût, le théâtre est une levée en masse, un plébiciste contre le bon goût... C'est justement ce que prouve le cas de Wagner : il a rallié les foules, il a perverti le goût, il a même gâché notre goût pour l'opéra!
S'attacher à Wagner, cela se paie cher. J'observe les jeunes gens qui ont été longtemps soumis à cette contagion. Le premier effet, relativement anodin, est la [dépravation] du goût. Wagner produit le même effet que l'ingestion réitérée d'alcool. Il engourdit, il alourdit l'estomac. Séquelle spécifique : dégénérescence du sens du rythme. Le Wagnérien, ces derniers temps, appelle «rythmique» ce que j'appelle, d'après une expression grecque «remuer la boue».
Beaucoup plus grave est la corruption des idées. L'adolescent dégénère en crétin - en «idéaliste». Il est bien au-dessus de la science : en cela, il est au niveau du Maître. Par contre, il joue les philosophes, il rédige les Bayreuther Blütter : il résout tous les problèmes au nom du Père, du Fils et du Saint «Esprit wagnérien».
Mais, ce qui est le plus inquiétant, c'est la perversion des nerfs. Que l'on parcoure une ville le soir : partout on y entend des instruments violés avec une fureur solennelle - et il s'y mêle un hurlement sauvage - Que se passe-t-il? - Les jeunes gens célèbrent le culte de Wagner...
Frédéric NIETZSCHE

 

 

Nietzsche en 1874

Comment je me suis affranchi de Wagner

 

C'est dès l'été 1876 alors que le premier festival battait son plein, que j'ai, en mon for interieur, pris congé de Wagner. Je ne supporte rien d'équivoque ; or, depuis que Wagner était en Allemagne, il s'abaissait peu à peu à tout ce que je méprise - et même à l'antisémitisme... En fait, il était alors grand temps pour moi de me séparer de lui : j'en eus très vite la preuve. Richard Wagner, en apparence au faîte du triomphe, en réalité un décadent miné par le désespoir, s'effondra soudain, éperdu et brisé, au pied de la Croix des chrétiens... Aucun Allemand n'eut-il donc d'yeux pour voir, de pitié pour ressentir douloureusement cet affreux spectacle ?
Ai-je été le seul à souffrir par et pour lui ? Bref, cette catastrophe inattendue m'a, en un éclair dévoilé l'endroit que je venais de quitter, et donné ce frisson rétrospectif que l'on ressent toujours lorsque l'on est passé sans le savoir à travers un immense danger. Quand je repris ma marche solitaire, je tremblais ; peu après, je tombai malade, plus que malade, las, las à mourir d'être si radicalement déçu par tout ce qui nous restait à nous, hommes modernes, pour nous enthousiasmer, par toute cette force, tout ce travail, tout cet espoir, toute cette jeunesse, tout cet amour systématiquement gaspillés ; las à mourir, de dégoût pour cette hypocrisie idéaliste et ce ramollissement de la conscience qui, une fois de plus, avaient eu raison de l'un des plus audacieux, las, enfin, ce n'était pas mon moindre grief, du torturant, de l'implacable pressentiment que je serais maintenant condamné à une méfiance plus profonde, à un plus profond mépris, à une solitude plus profonde que jamais.
Car je n'avais jamais eu personne d'autre que Richard Wagner. J'ai toujours été condamné aux allemands...
Seul désormais, et me défiant cruellement de moi-même, je pris alors, la rage au coeur, parti contre moi-même, et pour tout ce qui me faisait mal et m'était pénible : c'est ainsi que je retrouvai le chemin de cet intrépide pessimisme qui est à l'opposé de tout mensonge idéaliste, et, à ce qu'il me semble, le chemin de mon moi, de ma tâche... Ce quelque chose de tyrannique et de secret pour lequel nous ne connaissons longtemps pas de nom, jusqu'à ce qu'il s'avère être notre tâche - ce tyran en nous prend une terrible revanche pour chaque tentative que nous faisons de nous en évader ou de nous y soustraire, pour tout compromis prématuré, pour tout alignement sur ceux qui ne sont pas de notre rang, pour toute activité, aussi honorable soit-elle, qui nous détourne de l'essentiel - et même pour toute vertu qui pourrait nous protéger de la rigueur de notre responsabilité la plus intime. La maladie, telle est la riposte, chaque fois que nous doutons de la légitimité impérative de notre tâche, chaque fois que nous nous mettons, d'une manière ou d'une autre, à vouloir alléger notre tâche. Chose étrange autant qu'effrayante! Ce que nous expions le plus durement, c'est d'avoir voulu nous alléger ! Et si nous voulons par la suite retrouver la santé, nous n'avons pas le choix : il nous faut nous charger d'un fardeau plus lourd que jamais par le passé...
Frédéric NIETZSCHE (O.C. de Nietzsche, Gallimard 1974)

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

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P
Les grands esprits qui se rencontrent s'apprécient autant qu'ils peuvent se déchirer ... Il y a tellement de force de la personnalité en eux qu'ils sont intolérant j.. Ne pouvant  s'autodétruire on détruit l'autre ... son idole,Le drame du Père et du fils ... Qui sacrifie l'autre en fin de compte ?...reste  l'Esprit ... éternellement ...Amicalement Farfadet
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M
Merci pour ton passage Farfadet ! en effet ces deux là étaient trop proches pour ne pas se détruire !!!
C
aujourd'hui j'entends bien ta musique( probléme d'oreille chez moi, mais la musique de tes mots valent la puissance de wagner<br />  
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A
plouf, de nouveau je me retrouve à plonger en philo de l'art, y'avait longtemps ...j'ai parcouru ton site avec plaisir, et j'y reviendrai chercher de belles choses. merci.anansie
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Z
trés intéressant !!<br /> j'y reviendrais : me suis permis d"inclure votre blog <br /> dans les liens de mon p'tit blog ( artaud , nietzsche , entre autres )<br />  
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