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Algolagnie de Sade

L' Algolagnie de Sade selon Gilbert Lely

 

 

Clovis Trouille: Dolmancé et ses fantômes de luxures

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« Il était dominé par un goût cruel, une manie irrésistible, non seulement d'être lui-même fouetté sans merci, mais encore de fouetter les autres. Hélas, tout en payant de façon extravagante celles qui avaient le courage et la complaisance de se soumettre à son humeur, il en trouvait peu, délicat comme il était dans le choix des sujets, qui voulussent bien affronter avec lui une si terrible épreuve aux dépens de leur peau.
 

Il était excessivement blond et de complexion tendre. A peine me paraissait-il avoir vingt ans, quoiqu'il en eût trois de plus, grâce à son embonpoint et à sa taille courte et replète; son visage rond, joufflu et frais lui eût donné toute l'apparence d'un Bacchus, si un air d'austérité, pour ne pas dire de rudesse, en parfait désaccord avec la coupe de sa figure, n'eût remplacé cette mine joyeuse, nécessaire pour compléter la ressemblance.
 

Il s'assit près de moi, et tout à coup je vis prendre à son visage une expression de douceur et de bonne humeur d'autant plus remarquable que le changement était plus soudain.
 

Ce phénomène, comme je m'en rendis compte plus tard en connaissant mieux son caractère, provenait d'un état habituel de conflit avec lui-même, du malaise qu'il ressentait d'être l'esclave d'un goût si étrange, dû à une fatalité de constitution, et qui le rendait incapable d'aucun plaisir, s'il ne se soumettait d'abord à ces moyens extraordinaires et douloureux de se le procurer. »

 

(Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir, John Cleland.)

 

 

Algolagnie de Sade

Les rapides notions ci-après sont destinées à servir de base (...) à l'examen de ses principaux écrits, notamment Les 120 Journées de Sodome, La Nouvelle Justine et Juliette, tous ouvrages où le créateur d'un nouvel univers poétique le dispute sans cesse au génie précurseur du clinicien.

 

  

Il importe, avant de traiter du sadisme, de bien préciser que cette psycho-névrose, en vertu de l'ambivalence des instincts, sans cesse vérifiée par la psychanalyse, ne se manifeste jamais chez un même individu qu'accompagnée de son contraire inséparable, le masochisme.
Une telle coexistence ne doit surprendre qu'à première vue.

 

 

Dans le sadisme, aussi bien que dans le masochisme, il s'agit schématiquement, on le sait, d'une relation, réelle ou symbolique, entre la cruauté et la jouissance amoureuse : or, que nous exercions notre cruauté à l'égard d'une femme que nous désirons, ou que cette même femme nous lasse subir la sienne, le résultat par nous escompté est identique dans les deux cas; la seule différence ne se révèle, pour ainsi dire, que de pure technique : objet abandonné et remplacé par soi-même.


Cette transformation de l'actif en passif, ou réciproquement, semble avoir lieu parfois sans nulle transition émotive; et l'alliance des deux contraires y apparaît si étroite, que Freud a pu déclarer qu'un tel retournement ne s'effectue jamais « sur la totalité de l'émoi instinctuel » et que la pulsion initiale persiste plus ou moins à côté de la nouvelle, « même quand le processus de la transformation a été très intense ».
Un phénomène de cette sorte, incompréhensible au profane, ne se colore d'aucun mystère pour quiconque est pénétré de la merveilleuse plasticité de l'âme humaine sous l'influence de la passion.

 

Un siècle avant que le terme d'algolagnie (algos : douleur; lagneia : volupté) eût été forgé par Schrenck-Notzing, pour que lût enclose en un seul vocable la notion non contradictoire de douleur reçue aussi bien qu'infligée, dans ses rapports avec la jouissance amoureuse, il ne se trouvait pas un seul personnage de premier plan, tant masculin que féminin, issu de l'imagination de Sade (sauf, nous le verrons, celui de Justine) qui n'eût déjà démontré par son comportement la concomitance invariable du sadisme et du masochisme.
 

Les Noirceuil, les Saint-Fond, les Juliette et les Clairwil recherchent dans la flagellation passive une volupté intrinsèque, rarement un bénéfice physiologique.
 

Les traits les plus variés de masochisme abondent en mille exemples chez ces personnages cruels.
Un tome de Juliette, que nous ouvrons au hasard, nous en fournit immédiatement deux : Saint-Fond demande à cette héroïne de l'étrangler pendant qu'il sodomise Palmire; quant à Juliette, au cours d'un autre épisode, elle s'adresse en ces termes à Delcour, le bourreau de Nantes: « Il faut que vous me battiez, que vous m'outragiez, que vous me fouettiez... » Et, pendant qu'il lui inflige ce dur traitement, elle s'écrie: « Delcour, ô divin destructeur de l'espèce humaine! toi que j'adore et dont je vais jouir, étrille donc ta catin plus fort; imprime lui les marques de ta main; tu vois qu'elle brûle de les porter. Je [délire] à l'idée de verser mon sang sous tes doigts ; ne l'épargne pas, mon amour... »

 

 

 

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La flagellation, gravure de Berthet

Chez la seule Justine, toutefois, il est impossible de constater que l'une des deux branches algolagniques s'apparie à son contraire.
C'est uniquement le masochisme, un masochisme moral ou, comme dit Freud, « de destinée » - l'attirance névrotique vers tout ce qui peut lui être funeste - qui semble, à première vue, se révéler chez elle.

 

Mais on ne saurait, après examen, parler du masochisme, même théorique, de cette héroïne, pour la seule raison que Justine - cas exceptionnel chez les protagonistes des romans de Sade - est à peu près dépourvue de toute signification psychologique, sinon dans chacun des détails qui la concernent, du moins dans l'ensemble de ses réactions.
 

Justine est une entité, une construction abstraite, et ne paraît avoir été imaginée par l'auteur qu'en vue de la démonstration de sa thèse pessimiste sur les conséquences de la vertu.
Il est à noter que, dans le roman réciproque des Prospérités du Vice, Juliette n'a pas été conçue dans cette asphyxie psychologique qui fait de sa jeune soeur un véritable automate jeté par le marquis au milieu des êtres vivants.

 

 

 

 

Justine, Illustration d' Eustache Lorsa

 

De toutes les psycho-névroses, le sado-masochisme, ou algolagnie, est certainement la plus répandue. Ceux qui n'en présentent nulle trace semblent extrêmement rares ; peut-être même n'existent-ils pas. Mais il faut ajouter que le plus souvent, du moins en temps de paix, le sado-masochisme se manifeste à un degré si faible ou sous le masque d'un symbolisme en apparence si éloigné de son objet, qu'il n'est pas visible, pour ainsi dire, à l'oeil nu.

 

La multiplicité de ses aspects est tout entière contenue dans l'admirable définition du docteur Eugen Dühren, dont l'exhaustive brièveté ne saurait être surpassée : « Le sadisme [le sado-masochisme] est la relation recherchée à dessein, ou s'offrant par hasard, entre l'excitation et la jouissance sexuelles et la réalisation véritable ou seulement symbolique (imaginaire, illusoire) d'événements terribles, de faits épouvantables et d'actions destructrices qui menacent ou anéantissent la vie, la santé et la propriété de l'homme et des autres êtres animés, et qui mettent en danger ou annulent la continuité des choses inanimées ; dans toutes ces occurrences, l'homme qui en extrait un plaisir sexuel peut en être l'auteur direct lui-même, ou les fait produire par autrui, ou bien il n'en est que le spectateur, ou enfin il est de gré ou de force l'objet d'attaque de la part de ces agents .»

 

 

 

 

 

Les vingt-deux vers de Britannicus (acte II se. II) où l'empereur récite à Narcisse la naissance de son amour pour Junie nous offrent, sans que nul ne s'en soit avisé, un saisissant tableau d'inspiration sado-masochiste.
On y relève dans ce domaine quatre éléments majeurs, tant objectifs que subjectifs : spectacle de la douleur morale de l'objet convoité (vers 3 et 18) ; décor présentant à l'esprit des images de contrainte, de force brutale prête à se manifester (v. 8 et 9) ; appétit de violence (v. 20, second hémistiche) ; enfin masochisme (v. 19 et 20, premier hémistiche).
Voici cette tirade de Racine, qui peut être rangée en même temps au nombre des constructions les plus pures de la poésie française :

 

 

 

Excité d'un désir curieux,
Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
Belle, sans ornement, dans le simple appareil
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
Que veux-tu ? je ne sais si cette négligence,
Les armes, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs
Relevaient de ses yeux les timides douceurs;
Quoi qu'il en soit, charmé d'une si belle vue,
J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue.
Immobile, saisi d'un long étonnement,
Je l'ai laissé passer dans son appartement.
J'ai passé dans le mien. C'est là que solitaire
De son image en vain j'ai voulu me distraire;
Trop présente à mes yeux, je croyais lui parler;
J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce,
J'employais les soupirs, et même la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux sans se fermer ont attendu le jour.

 

 

 

 

 

 

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En se basant sur la doctrine freudienne (et la psychiatrie classique a bien été contrainte de s'en agréger les notions fondamentales), on peut admettre que trois solutions attendent les psycho-névroses.
La plus grave peut aboutir au crime ou conduire au seuil de la psychose.
La solution de refoulement, la plus habituelle, se traduit par des obsessions, ou des angoisses.
Une troisième solution, dans laquelle le refoulement ne laisse pas théoriquement d'avoir lieu, consiste en la sublimation des instincts asociaux, et se manifeste parfois sous forme d'oeuvres littéraires ou artistiques.

 

 

Il semble qu'il existerait, pour le sado-masochisme, non pas une quatrième solution, mais une sorte de cadre annexe, lequel s'amenuiserait encore dans l'ordre de la morbidité, si même il ne l'excluait pas entièrement : nous voulons parler de l'acte amoureux normal.
Il est hors de doute que, pendant la conjonction sexuelle, le comportement de l'homme et celui de la femme s'apparentent respectivement aux sadisme et au masochisme.
Les deux pulsions, pour ne se présenter alors que sous une forme à peine esquissée, sinon sous un aspect purement physiologique, ne se manifestent pas moins de façon indubitable.
Un tel état de choses est d'ailleurs tout à fait conforme au caractère de l'un et de l'autre sexe, et l'on peut même dire que la présence de ces parcelles de sadisme et de masochisme est seule capable de revêtir l'acte d'amour de la griffe de perfection.

 

 

La première idée qui se présente à l'esprit est d'assigner à la psycho-névrose de Sade la troisième de ces solutions : celle de la sublimation, génératrice d'oeuvres littéraires.
Mais ce choix, comme celui d'ailleurs de l'une ou de l'autre des deux premières solutions, implique l'existence d'un mécanisme de refoulement qui nous paraît incompatible avec ce que l'on sait du marquis.
Sade avait pleine conscience de son algolagnie, laquelle s'est manifestée par des actes tout à fait significatifs, mais qui ont toujours été très loin, on ne saurait trop le redire, de menacer sérieusement la santé et à plus forte raison l'existence de ses « victimes ».
Il faudrait donc instituer pour le marquis un cadre sado-masochiste spécial, quoique évidemment apparenté à celui de la sublimation : mais en premier lieu, la sublimation n'y serait pas inconsciente, et, en second lieu, elle s'exercerait dans le domaine de la science, l'apport littéraire de Sade, pour être un des plus sensationnels des temps modernes, ne s'inscrivant ici que pour mémoire et indépendamment de sa psychonévrose.
A nos yeux, le marquis de Sade est un homme doué avant tout d'une imagination scientifique géniale.
Qu'est-ce que l'imagination dans sa portée la plus haute ? Ce n'est pas la mise en oeuvre récréative de la fiction : c'est, au moyen d'un fragment de la réalité, la reconstitution de la réalité tout entière.
Semblable au naturaliste Cuvier, qui d'un simple ossement fossile savait déduire une organisation animale complète, le marquis de Sade, à partir des phénomènes rudimentaires de son algolagnie effective (auxquels il faut cependant ajouter les actes dont il a pu être témoin), a édifié, sans le secours d'aucun précurseur et en atteignant du premier coup à la perfection, un musée gigantesque de la perversion sado-masochiste, entreprise qui, pour se trouver revêtue de tous les prestiges de la poésie et de l'éloquence, ne s'en présente pas moins sous le jour de la discipline scientifique la plus consciente et la plus efficace.

 

 

 


Source: Gilbert Lely: "SADE, Etudes sur sa vie et sur son oeuvre", NRF Galimard, collection Idées, 1967

 

 

Portrait fantaisiste du Marquis de Sade par Bilberstein

 

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