Morceaux Choisis:

Ah ! Donnez-moi au moins la démence, puissances célestes ! La démence pour qu'enfin je croie en moi-même ! Donnez-moi le délire et les convulsions, les illuminations et les ténèbres soudaines, terrifiez-moi par des frissons et des ardeurs tels que jamais mortel n'en éprouva, des fracas et des formes errantes, faites-moi hurler et gémir et ramper comme une bête : mais que j'ai foi en moi-même !
(Aurore, aph. 14)

Pour ce qui est de la superstition des logiciens : je ne me lasserai pas de souligner sans relâche un tout petit fait que ces superstitieux rechignent à admettre, – à savoir qu'une pensée vient quand « elle » veut, et non pas quand « je » veux ; de sorte que c'est une falsification de l'état de fait que de dire : le sujet « je » est la condition du prédicat « pense ». Ça pense : mais que ce « ça » soit précisément le fameux vieux « je », c'est, pour parler avec modération, simplement une supposition, une affirmation, surtout pas une « certitude immédiate ». En fin de compte, il y a déjà trop dans ce « ça pense » : ce « ça » enferme déjà une interprétation du processus et ne fait pas partie du processus lui-même. On raisonne ici en fonction de l'habitude grammaticale : « penser est une action, toute action implique quelqu'un qui agit, par conséquent – ». C'est à peu près en fonction du même schéma que l'atomisme antique chercha, pour l'adjoindre à la « force » qui exerce des effets, ce caillot de matière qui en est le siège, à partir duquel elle exerce des effets, l'atome ; des têtes plus rigoureuses enseignèrent finalement à se passer de ce « résidu de terre », et peut-être un jour s'habituera-t-on encore, chez les logiciens aussi, à se passer de ce petit « ça » (forme sous laquelle s'est sublimé l'honnête et antique je).

Si jamais j'ai déployé des cieux tranquilles au dessus de moi, et si j'ai volé de mes propres ailes dans mon propre ciel. Si j'ai nagé en me jouant dans de profonds et lumineux lointains et que ma liberté se fit sagesse d'oiseaux: " Voici, il n'y a pas d'en haut, il n'y a pas d'en bas ! jette-toi de côté et d'autre, en avant, en arrière, toi qui est plus léger ! Chante! ne parle plus "

« Presque à la naissance on nous dote déjà de mots et de valeurs pesantes…
et à ce prix on nous pardonne d’ être vivant…
je suis de ceux dont le propos n’est pas d’enseigner au monde une leçon mais d’expliquer que la classe est finie…
Là aussi en chemin j’ai rencontré le mot surhomme et que l’homme est quelque chose qui ne peut que se surmonter »

Ne prêter foi à aucune pensée qui ne soit pas née au grand air, pendant que l'on prend librement du mouvement - à aucune pensée dans laquelle les muscles ne soient eux aussi à la fête. Tous les préjugés viennent des entrailles.

J'aime ceux qui ne savent vivre qu'en sombrant, car ils passent au delà

Car les artistes, dans leur moyenne, font comme tout le monde, et même pire, ils prennent l'amour à contresens... Ces gens croient être désintéréssé en amour, parce qu'ils souhaitent l'avantage, souvent contre leur propre avantage.
Mais cet être, ils voudraient en échange le posséder...
Même Dieu ici ne fait pas exception. Il est loin de penser : " Si je t'aime, ce n'est pas ton affaire ! "
- Il devient terrible quand on ne l'aime pas en retour.

Ce qui est grand dans l'homme c'est qu'il est un pont et non un but : ce que l'on peut aimer dans l'homme, c'est qu'il est une transition et qu'il est un déclin.

" Hélas mes pensées, qu'êtes-vous devenues, maintenant que vous voilà écrites et peintes! il n'y a pas longtemps vous étiez si diaprées, si jeunes, si malignes, pleines de piquants et de secrètes épices qui me faisaient éternuer et rire _ et à présent ? déjà vous avez perdu la fleur de votre nouveauté, et quelques unes d'entre vous, je le crains, sont en passe de devenir des vérités: elles ont déjà l'air si impérissables, si mortellement inattaquables, si ennuyeux !
Et en fut-il jamais autrement ? qu'écrivons-nous, que peignons nous avec nos pinceaux chinois, nous autres mandarins, éterniseurs de choses qui peuvent s'écrire, que sommes nous capable de reproduire ?
Hélas seulement ce qui va se faner et commence à s'éventer! Hélas seulement des orages qui s'éloignent et s'épuisent, des sentiments ternes et tardifs! Hélas seulement des oiseaux las de voler, égarés, qui se laissent prendre dans la main _ dans notre main!
Nous éternisons ce qui ne peut plus vivre ni voler très longtemps, des choses exténuées et trop mûres! et ce n'est que pour votre après midi, ô mes pensées écrites et peintes, que je possède des couleurs, beaucoup de couleurs peut-être, beaucoup de teintes délicates, cinquante jaunes, bruns, verts, rouges!
Mais nul, à vous voir, ne devinera votre éclat matinal, étincelles subites et merveilleuses de ma solitude, mes vieilles, mes chères _ mes mauvaises pensées ! "

« Le christianisme donna du poison à Eros, il ne mourut pas mais dégénéra en vice. »

- Nous croyons que les contes et les jeux, appartiennent à l'enfance, myopes que nous sommes ! Comment pourrions-nous vivre, à n'importe quel âge de la vie, sans contes et sans jeux ! Il est vrai que nous donnons d'autres noms à tout cela et que nous l'envisageons autrement, mais c'est là précisément une preuve que c'est la même chose ! - car l'enfant, lui aussi, considère son jeu comme un travail et le conte comme la vérité. La brièveté de la vie devrait nous garder de la séparation pédante des âges - comme si chaque âge apportait quelque chose de nouveau -, et ce serait l'affaire d'un poète de nous montrer une fois l'homme qui, à deux cents ans d'âge, vivrait véritablement sans contes et sans jeux.

- Nous avons quitté la terre et sommes embarqués ! Nous avons laissé la passerelle derrière nous, - mieux encore, nous avons laissé la terre derrière nous ! Eh bien ! petit navire, prends garde ! À tes côtés il y a l'océan : il est vrai qu'il ne mugit pas toujours, et parfois sa nappe s'étend comme de la soie et de l'or, une rêverie de bonté. Mais il viendra des heures où tu reconnaîtras qu'il est l'infini et qu'il n'y a rien de plus terrible que l'infini. Hélas ! pauvre oiseau, toi qui t'es senti libre, tu te heurtes maintenant aux barreaux de cette cage ! Malheur à toi, si tu es saisi du mal du pays, comme s'il y avait eu là-bas plus de liberté, - et maintenant il n'y a plus de « terre » !

Nos pensées sont les ombres de nos sentiments, - toujours plus obscures, plus vides, plus simples que ceux-ci.

- J'ai vu clair peu à peu sur le défaut le plus général de notre façon d'enseigner et d'éduquer. Personne n'apprend, personne n'aspire, personne n'enseigne - à supporter la solitude.

C'est souvent un signe d'humanité qui n'est pas sans importance que de ne pas vouloir juger quelqu'un et de se refuser à penser quelque chose de lui.

C'est un penseur : ce qui veut dire qu'il s'entend à prendre les choses pour plus simples qu'elles ne le sont.

Si nous essayons de contempler le miroir en soi, nous finissons par n'y trouver que les choses qui s'y reflètent. Si nous voulons saisir ces choses, nous ne rencontrons finalement rien d'autre que le miroir. - Telle est l'histoire générale de la connaissance.

L'absurdité d'une chose n'est pas une raison contre son existence, c'en est plutôt une condition.

Un instinct qui se donne des justifications rationnelles est affaibli : le fait même de se justifier par la raison l'affaiblit.

Ce n'est pas sans un profond chagrin qu'on s'avoue que les artistes de tous les temps, dans leurs aspirations les plus hautes, ont rapporté précisément ces représentations à une transfiguration céleste, que nous connaissons aujourd'hui pour fausse: ils sont les glorificateurs des erreurs religieuses et philosophiques de l'humanité, et ils n'auraient pu l'être sans la foi en leur vérité absolue. Or, si la foi en une telle vérité diminue, les couleurs de l'arc-en-ciel pâlissent autour des fins extrêmes de la connaissance et de l'illusion humaine : ainsi cette espèce d'art ne peut plus refleurir, qui, comme la divina commedia, les tableaux de Raphaël, les fresques de Michel-Ange, les cathédrales gothiques, suppose non seulement une signification cosmique, mais encore une signification métaphysique des objets de l'art. Il se fera une émouvante légende de ce qu'il ait pu exister un tel art, une telle foi d'artistes.

« Il nous faut prendre les choses plus joyeusement qu'elles ne le méritent ; surtout parce que nous les avons prises au sérieux plus longtemps qu'elles ne le méritent. » - Ainsi parlent les braves soldats de la connaissance.

Tout refus et toute négation témoignent d'un manque de fécondité : au fond, si nous étions un bon champ de labour, nous ne devrions rien laisser périr sans l'utiliser et nous verrions en toute chose, dans les événements et dans les hommes, de l'utile fumier, de la pluie et du soleil.

« ... Supposé que nous disions oui à un seul instant, ce n'est pas seulement, ce faisant, à nous-mêmes que nous avons dit oui ; mais à toute existence. Rien en effet n'a consistance par soi - ni en nous ni dans les choses : et si notre âme a, comme une corde, une seule fois tressailli et résonné de bonheur, alors toutes les éternités étaient nécessaires pour produire un tel événement - et l'éternité tout entière était, dans cet instant unique de notre acquiescement, saluée, rachetée, justifiée et affirmée.
La Volonté de puissance, § 1032.

" Accompagné de mes larmes, va dans la solitude, mon frère. J'aime celui qui veux créer au dessus de soi-même et qui périt ainsi. "
