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Dans la Revue Acéphale de 1937, Michel Onfray nous rappele les propos de Georges Bataille et de Pierre Klossowski:
S'opposant, avec Bataille, aux récupérations fascistes et nazies, Pierre Klossowski, est de ceux qui ont redonné à Nietzsche une nouvelle santé.
Histoire d'une étrange rencontre.
Avec Bataille, cet autre amateur de moines, curés et chapelles, Klossowski contribue à la restauration d'un Nietzsche authentique contre les récupérations fascistes et nazies.
Le numéro double de la revue Acéphale Janvier 1937 est intitulé :
Nietzsche et les fascistes.
Une réparation.
Les textes y sont définitifs sur ce sujet, au point que ceux qui s'évertuent à dire pourquoi ils ne sont pas nietzschéens, aujourd'hui, pourraient lire la réponse à leurs reproches caducs.
Sous la plume de Georges Bataille apparaît l'idée - elle date de Gystrow et Palante, au début du siècle - que le nietzschéisme est susceptible d'un fractionnement, comme l'hégélianisme, en un courant de droite et un autre, de gauche.
La force de cette lecture permettra l'usage d'un certain Nietzsche : celui de Deleuze, Foucault, Lyotard, Vuarnet, Bataille et, bien sûr, Klossowski.
NIETZSCHE
ET LES FASCISTES
ELISABETH JUDAS-FOERSTER
Le Juif Judas a trahi Jésus pour une petite somme d'argent : après quoi il s'est pendu.
La trahison des proches de Nietzsche n'a pas la conséquence brutale de celle de Judas mais elle résume et achève de rendre intolérable l'ensemble de trahisons qui déforment l'enseignement de Nietzsche (qui le mettent à la mesure des visées les plus courtes de la fièvre actuelle).
Les falsifications antisémites de Mme Foerster, sœur, et de M. Richard Oehler, cousin de Nietzsche, ont d'ailleurs quelque chose de plus vulgaire que le marché de Judas : au delà de toute mesure, elles donnent la valeur d'un coup de cravache à la maxime dans laquelle s'est exprimée l'horreur de Nietzsche pour l'antisémitisme :
NE FREQUENTER PERSONNE QUI SOIT IMPLIQUE DANS CETTE FUMISTERIE EFFRONTÉE DES RACES!
Le nom d'Elisabeth Foerster-Nietzsche, qui vient d'achever, le 8 novembre 1935, une vie consacrée à une forme très étroite et dégradante de culte familial, n'est pas encore devenu objet d'aversion...
Elisabeth Foerster-Nietzsche n'avait pas oublié, le 2 novembre 1933, les difficultés qui s'étaient introduites entre elle et son frère du fait de son mariage, en 1885, avec l'antisémite Bernard Foerster.
Une lettre dans laquelle Nietzsche lui rappelle sa « répulsion » — « aussi prononcée que possible » — pour le parti de son mari — celui-ci désigne nommément avec rancœur — a été publiée par ses propres soins.
Le 2 novembre 1933, devant Adolf Hitler reçu par elle à Weimar au Nietzsche-Archiv, Elisabeth Foerster témoignait de l'antisémitisme de Nietzsche en donnant lecture d'un texte de Bernard Foerster.

Avant de quitter Weimar pour se rendre à Essen, rapporta le Temps du 4 novembre 1933, le chancelier Hitler est allé rendre visite à Mme Elisabeth Foerster-Nietzsche, sœur du célèbre philosophe.
La vieille dame lui a fait don d'une canne à épée qui a appartenu à son frère. Elle lui a, fait visiter les archives Nietzsche.
M. Hitler a entendu, la lecture d'un mémoire adressé en 1879 à Bismarck par le docteur Foerster, agitateur antisémite, qui protestait « contre l'invasion de l'esprit juif en Allemagne ».
Tenant en main la canne de Nietzsche, M. Hitler a traversé la foule au milieu des acclamations et est remonté dans son automobile pour se rendre à Erfurt et de là à Essen.
Nietzsche, adressant en 1887 une lettre méprisante à l'antisémite Théodor Fritsch, la terminait sur ces mots :
MAIS ENFIN, QUE CROYEZ-VOUS QUE J'EPROUVE LORSQUE LE NOM DE ZARATHOUSTRA SORT DE LA BOUCHE DES ANTISEMITES!

LE SECOND JUDAS DU " NIETZSCHE-ARCHIV "
Adolf Hitler, à Weimar, s'est fait photographier devant le buste de Nietzsche.
M. Richard Oehler, cousin de Nietzsche et collaborateur d'Elisabeth Foerster à l’Archiv, a fait reproduire la photographie en frontispice de son livre, "Nietzsche et l'avenir de l'Allemagne".
Dans cet ouvrage, il a cherché à montrer l'accord profond de l'enseignement de Nietzsche et de Mein Kampf.
Il reconnaît, il est vrai, l'existence de passages de Nietzsche qui ne seraient pas hostiles aux juifs, mais il conclut :
...Ce qui importe le plus pour nous est cette mise en garde : « Pas un Juif de plus! Fermons-leur nos portes, surtout du côté de l'Est »... « ...que l'Allemagne a largement son compte de juifs, que l'estomac et le sang allemands devront peiner longtemps encore avant d'avoir assimilé cette dose de « juif », que nous n'avons pas la digestion aussi active que les Italiens, les Français, les Anglais, qui en sont venus à bout d'une manière bien plus expéditive : et notez que c'est là l'expression d'un sentiment très général, qui exige qu'on l'entende et qu'on agisse.
« Pas un juif de plus! Fermons-leur nos portes, surtout du côté de l'Est (y compris l'Autriche)! » Voilà ce que réclame l'instinct d'un peuple dont le caractère est encore si faible et si peu marqué qu'il courrait le risque d'être aboli par le mélange d'une race plus énergique.
Il ne s'agit pas seulement ici de « fumisterie éhontée » mais d'un faux grossièrement et consciemment fabriqué.
Ce texte figure en effet dans Par delà le bien et le mal (§ 251), mais l'opinion qu'il exprime n'est pas celle de Nietzsche; c'est celle des antisémites reprise par Nietzsche en manière de persiflage !
Je n'ai pas encore rencontré d'allemand, écrit-il, qui veuille du bien aux juifs; les sages et les politiques ont beau condamner tous sans réserve l'antisémitisme, ce que réprouvent leur sagesse et leur politique c'est, ne vous y trompez pas, non pas le sentiment lui-même, mais uniquement ses redoutables déchaînements, et les malséantes et honteuses manifestations que provoque ce sentiment une fois déchaîné. On dit tout net que l'Allemagne a largement, etc.
Suit le texte porté par le fasciste faussaire au compte de Nietzsche ! Un peu plus loin une conclusion pratique est d'ailleurs donnée à ces considérations :
« On pourrait fort bien commencer par jeter à la porte les braillards antisémites... »
Cette fois Nietzsche parle en son nom. L'ensemble de l'aphorisme parle dans le sens de l'assimilation des juifs par les Allemands.
NE PAS TUER : RÉDUIRE EN SERVITUDE
EST-CE QUE MA VIE REND VRAISEMBLABLE QUE J'AIE PU ME LAISSER « COUPER LES AILES » PAR QUI QUE CE SOIT ?
Le ton avec lequel Nietzsche répondait de son vivant aux antisémites importuns, exclut toute possibilité de traiter la question légèrement, de considérer la trahison des Judas de Weimar comme vénielle : il y va des « ailes coupées ».
Les proches de Nietzsche n'ont rien entrepris de moins bas que de réduire à un servage avilissant celui qui prétendait ruiner la morale servile.
Est-il possible qu'il n'y ait pas des grincements de dents dans le monde et que cela ne devienne pas une évidence qui, dans la désorientation grandissante, rende silencieux et violent ?
Comment, sous le coup de la colère, cela ne serait-il pas une clarté aveuglante, quand toute l'humanité se rue à la servitude, qu'il existe quelque chose qui ne doit pas être asservi, qui ne peut pas être asservi ?
LA DOCTRINE DE NIETZSCHE NE PEUT PAS ETRE ASSERVIE.
Elle peut seulement être suivie. La placer à la suite, au service de quoi que ce soit d'autre est une trahison qui relève du mépris des loups pour les chiens.
EST-CE QUE LA VIE DE NIETZSCHE REND VRAISEMBLABLE QU'IL PUISSE AVOIR « LES AILES COUPEES » PAR QUI QUE CE SOIT ?
Que ce soit l'antisémitisme, le fascisme, que ce soit le socialisme, il n'y a qu'utilisation.
Nietzsche s'adressait à des esprits libres, incapables de se laisser utiliser.