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Sade Chronologie

Sade Portrait de Carle Van Loo (1760-62) entouré de son père et de sa mère.

Sade Portrait de Carle Van Loo (1760-62) entouré de son père et de sa mère.

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Chronologie par Michel Delon

 

 

1740-1744
Marie-Eléonore de Maillé de Carman, comtesse de Sade, met au monde, le 2 juin 1740, dans l'hôtel de Condé à Paris, un enfant de sexe masculin. Elle a épousé sept ans plus tôt Jean-Baptiste François de Sade, issu d'une vieille famille provençale. Les époux donnent au nouveau-né les prénoms de Louis Aldonze Donatien que les domestiques, chargés de représenter le parrain et la marraine à l'église voisine de Saint-Sulpice, transforment en Donatien Alphonse François. Le petit garçon passe ses premières années à l'hôtel de Condé, en compagnie de son parent. Louis joseph de Bourbon, prince de Condé, de quatre ans son aîné. On a l'habitude de tenir pour autobiographique une page d'Aline et Valcour:

 
 
« Allié, par ma mère, à tout ce que le royaume avait de plus grand ;tenant, par mon père. à tout ce que la province de Languedoc pouvait avoir de plus distingué ; né à Paris dans le sein du luxe et de l'abondance. je crus, dès que je pus raisonner, que la nature et la fortune se réunissaient pour me combler de leurs dons ; je le crus, parce qu'on avait la sottise de me le dire, et ce préjugé ridicule me rendit hautain, despote et colère : il semblait que tout dût me céder, que l'univers entier dût flatter mes caprices, et qu'il n'appartenait qu'à moi seul et d'en former et de les satisfaire. »

 

 

1744-1750
Le comte de Sade, agent plénipotentiaire à Cologne auprès du prince électeur, se débat dans une situation difficile, compliquée par ses maladresses et ses indélicatesses. Il finit par se brouiller avec le prince électeur mais n'avertit pas la cour de France afin de continuer à percevoir ses appointements. Il va être arrêté par les troupes autrichiennes lors d'un voyage et rester plusieurs mois prisonnier à Anvers sans que le prince électeur veuille intervenir en sa faveur. Donatien Alphonse François est envoyé en Provence dans sa famille paternelle : chez ses tantes à Avignon, puis chez son oncle, l'abbé de Sade, lettré qui est en correspondance avec Voltaire. Ce dernier le félicitait d'une promotion ecclésiastique par cette épître : « Ah ! tout prêtre que vous serez. Seigneur, seigneur, vous aimerez. / Fussiez-vous évêque ou saint-père, / Vous aimerez et vous plairez. / Voilà votre vrai ministère / Et dans l'Eglise et dans Cythère. »
L'abbé de Sade travaille à des Mémoires pour la vie de Pétrarque qui paraîtront en 1764 et 1767. Il assure sans doute la première éducation de son neveu qu'il accueille au château de Saumane, près de L'Isle-sur-Sorgue et peut-être dans l'abbaye de Saint-Léger-d'Ebreuil en Bourbonnais dont il est abbé commendataire.

 

 

1750-1757
Après cette double expérience d'une aristocratie princière à Paris et d'une aristocratie provinciale nettement moins fortunée, Donatien revient dans la capitale. Il est confié à un précepteur privé, l'abbé Amblet, et entre au collège Louis-Le-Grand, tenu par les Jésuites. Il y reçoit vraisemblablement une solide culture classique et s'initie peut-être aussi aux pratiques homosexuelles. En 1753 ou 1754, il est inscrit à l'Ecole de cavalerie dépendant du régiment des chevau-légers du roi, à Versailles. Il devient sous-lieutenant sans appointement au régiment du Roi Infanterie (1755) puis cornette au régiment du comte de Provence (1757).

 

 

1757-1763
La guerre de Sept ans éclate, l'armée française entre en Allemagne. Sade évoque ces années dans Aline et Valcour:

 
« La guerre se déclara : empressé de me faire servir, on n'acheva point mon éducation, et je partis pour le régiment où j'étais employé, dans l'âge où, naturellement encore, on ne devrait entrer qu'à l'académie » (c'est-à-dire d'armes et de cavalerie). « Les campagnes s'ouvrirent, et j'ose assurer que je les fis bien. Cette impétuosité naturelle de mon caractère, cette âme de feu que j'avais reçue de la nature, ne prêtait qu'un plus grand degré de force et d'activité à cette vertu féroce que l'on appelle courage. »

 

 

Sade devient capitaine au régiment de Bourgogne Cavalerie. Un de ses compagnons d'armes le décrit comme furieusement combustible », un de ses supérieurs comme fort dérangé, mais fort brave ».
Dans une lettre ultérieure, Sade parlera d'une liaison allemande :

 
 
 
« En Allemagne, où j'ai fait six campagnes n'étant point encore marié, on m'avait assuré que pour bien apprendre une langue, il fallait coucher régulièrement et habituellement avec une femme du pays. Persuadé de la maxime, dans un de mes quartiers d'hiver, près de Clèves, je m'étais affublé d'une bonne grosse baronne qui avait trois quatre fois mon âge et qui m'éduquait très joliment. Au bout de six mois, je parlais allemand comme Cicéron. »

 

 

 

La famille n'a pas les moyens de lui acheter le commandement d'une compagnie de gendarmerie qu'il aurait pu obtenir.

 

 

1763
La signature du peu glorieux traité de Paris met fin à la guerre de Sept ans. Sade est réformé comme capitaine de cavalerie. Il retrouve son père malade et proche de la ruine, qui ne songe qu'à le marier à une riche héritière pour sortir de cette situation catastrophique. Malgré le penchant du jeune homme pour une voisine provençale, Mlle de Lauris, c'est René Pélagie de Montreuil, fille d'un président à la cour des Aides, fort bien dotée, qui est choisie par la famille. Le mariage ne traîne pas. Il est célébré le 17 mai 1763 à l'église Saint-Roch. Le comte de Sade se réjouit « d'être débarrassé de ce petit garçon-là qui n'a pas une qualité qui soit bonne, et qui a toutes les mauvaises. » Il plaint les Montreuil d'« une si mauvaise acquisition, capable de faire toutes sortes de sottises. »
La belle-famille est pourtant ravie du nouveau gendre qui semble enchanter son épouse et anime un théâtre de société. Elle ferme les yeux sur ses escapades dans une petite maison qu'il a louée à ce dessein. Le 18 octobre, il est incarcéré à Vincennes pour « débauche outrée » et « impiété horrible » avec une jeune ouvrière, Jeanne Testard. Mais dès le 13 novembre, il est libéré et assigné à résidence au château des Montreuil à Echauffour, en Normandie. Un inspecteur de police est chargé de surveiller ses allées et venues à Paris et, en particulier, ses détours dans les quartiers de la prostitution.
Le belle-famille reste indulgente pour des frasques de grand seigneur : son père, le comte de Sade, n'a-t-il pas été arrêté autrefois pour drague homosexuelle aux Tuileries ? Et l'oncle, abbé et grand vicaire, ne vient-il pas de se faire surprendre par la police dans une maison de passe ?

 

 

1764-1767
Le père se démet en faveur de son fils de la charge de lieutenant général pour le Roi aux provinces de Bresse, Bugey, Valromey et Gex. Sade se rend à Dijon pour prononcer devant le Parlement son discours de réception. Les familles de Sade et de Montreuil le pressent de se montrer à la Cour et de gagner les faveurs du Roi. Donatien leur préfère celles des courtisanes : l'inspecteur Marais qui le surveille fait des rapports sur ses liaisons avec des actrices vénales de haut vol : Mlle Colet (1764), Mlle de Beauvoisin (1765), Mlle Dorville, Mlle Le Clair (1766) et bien d'autres. Le marquis n'hésite pas à faire le voyage de Provence avec la Beauvoisin qu'il laisse passer pour sa femme. Il donne des fêtes au château de Lacoste, demeure familiale dont il a restauré le théâtre. Son oncle intercède pour obtenir l'indulgence de Mme de Montreuil :« Il faut qu'il jette sa gourme. Il est actuellement dans le feu des passions ; vous avez raison de dire que c'est une tête qui veut être ménagée. Il serait dangereux de le prendre, comme a fait son père, à rebrousse-poil : il serait capable de donner dans les plus grands écarts. Ce n'est qu'à force de douceur, d'indulgence et de raison qu'on peut espérer de le ramener. » Mme de Montreuil s'étonne et s'inquiète: « Quel dommage ! Il a tout ce qu'il faut pour faire son bonheur, en faisant celui de ceux avec qui il a à vivre. S'il voulait seulement être raisonnable et décent... »
En novembre 1766, Sade loue une nouvelle petite maison à Arcueil. Un témoin affirmera: « il y cause beaucoup de scandale, y amenant jour et nuit des personnes de l'un et l'autre sexe avec lesquelles il est en commerce de débauche. » L'inspecteur Marais prévient: « On ne tardera pas à entendre parler encore des horreurs de M. le comte de Sade. »

 

Le 30 janvier 1767, le père meurt. Mme de Montreuil est émue de la douleur du fils: « La façon dont son fils a senti cette perte et en est touché, me raccommode avec lui tout à fait. » Le 21 août, il se rend en Provence pour être reconnu seigneur de Lacoste. Il se fait appeler comte de Sade, mais la confusion demeure entre les titres de comte et de marquis. Il est promu capitaine commandant au régiment du Mestre de camp Cavalerie. Le 27 août, Renée Pélagie met au monde leur premier enfant, c'est un fils, Louis René, baptisé dans la chapelle de l'hôtel de Condé : le prince de Condé et la princesse de Conti sont les parrains.

 

 

1768-1771
A la mi-avril, des rumeurs se répandent dans Paris sur des horreurs commises dans la petite maison d'Arcueil. On parle de plus en plus ouvertement de femme mise en sang, menacée de mort, puis de cadavres, de vivisection. En réalité, le 3 avril, Sade avait recruté une mendiante, Rose Keller, l'avait amenée à Arcueil, déshabillée de force puis flagellée. C'est une « dérision de la passion », en ce jour de Pâques, affirment certains. Rose Keller est parvenue à s'enfuir, elle porte plainte, avant d'être payée grassement par la famille pour se désister. Mais l'opinion est alertée, le scandale public. Sade est incarcéré à Saumur, puis à Pierre-Encise près de Lyon. Il y reste jusqu'au 16 novembre, date de son élargissement et assignation à résidence à Lacoste. La marquise est venue l'attendre à sa sortie de prison. Le 27 juin 1769, elle lui donne un second fils Donatien Claude Armand, conçu lors d'une visite et baptisé dans la stricte intimité.
Mme de Montreuil s'inquiète du pied sur lequel vit son gendre et des dettes qu'il accumule. Elle ne désespère pas pour autant: « Je crois le coeur bon et l'esprit susceptible de raison quand on lui parle raison. »
A l'automne 1769, il visite les Pays-Bas, selon le manuscrit du Voyage en Hollande qui a été conservé. Il affirmera plus tard que « les pinceaux de l'Arétin » lui ont payé six mois de « menus plaisirs » en France et « fait voyager deux mois en Hollande sans y dépenser un sol ». Ce volume pornographique n'a pas été identifié.
La mauvaise réputation empêche Sade, de retour en France, de reprendre du service dans l'armée. Il est nommé « mestre de camp attaché à la cavalerie » sans traitement : c'est la fin de sa carrière militaire. Le 17 avril 1771 naît sa fille, Madeleine Laure, dont le second prénom rappelle le souvenir de Laure, chantée par Pétrarque, que la famille de Sade compte parmi ses ancêtres.

 

 

Sade se partage entre Paris où ses dettes le conduisent quelques jours en prison, et Lacoste où il accueille sa jeune belle soeur, Anne-Prospère de Launay, chanoissesse, qui devient sa maîtresse. Il organise des représentations théâtrales dans ses propriétés et à travers la Provence.

 

 

 

1772-1777
Second grand scandale : le samedi 27 juin 1772, Sade réunit à Marseille quatre prostituées et son valet Latour. Il leur fait absorber des aphrodisiaques, les fouette, s'en fait fouetter, il branle son domestique et se fait sodomiser. Les filles, rendues malades par les aphrodisiaques, croient être empoisonnées et se rendent à la police. La procédure est expéditive. Sade fuit en Italie avec Latour. Ils sont l'un et l'autre condamnés à mort par contumace et exécutés en effigie sur une place d'Aix-en-Provence.
Le romancier des Cent vingt journées de Sodome racontera:

 
« N'a-t-on pas vu des gens bander, à l'instant où on les déshonorait publiquement ? Tout le monde sait l'histoire du marquis de *** qui, dès qu'on lui eut appris la sentence qui le brûlait en effigie, sortit son vit de la culotte et s'écria : Foutredieu ! me voilà au point où je me voulais, me voilà couvert d'opprobre et d'infamie... »

 

 

Comme en 1768, la rumeur s'enfle et fabule. On parle d'un vaste bal qui aurait dégénéré en orgie sous l'effet des aphrodisiaques, de viols et de morts. On parle aussi de l'enlèvement de la chanoinesse qui a suivi son beau-frère en Italie.
 

Le gouvernement français intervient auprès de la cour de Piémont-Sardaigne pour obtenir l'arrestation du fugitif qui se fait appeler comte de Mazan et qui est incarcéré le 8 décembre 1772 au fort de Miolans en Savoie. Le prisonnier ne reste pas inactif et dès le 30 avril 1773, avec l'aide de la fidèle Renée Pélagie, il trompe la surveillance de ses géôliers. Il se rend à Grenoble et brouille les pistes en allant à Bordeaux, en voyageant peut-être en Espagne, avant de revenir à Lacoste.
La police veut s'emparer de l'homme mais aussi de ses « papiers »: s'agit-il de documents sur ses orgies, de manuscrits pornographiques ? Renée Pélagie s'indigne d'une perquisition qui, au début de 1774, prend l'allure d'une véritable prise d'assaut du château de Lacoste :« Les échelles étaient préparées, les murs du château sont escaladés ; on entre, le pistolet et l'épée à la main (...) Il n'est sorte d'hostilités qu'ils ne commettent, il n'est sorte d'infamies qu'ils ne déclament contre la personne du marquis de Sade. » Mais le marquis a pu s'échapper.

 

A la fin de cette année 1774, il écrit à son homme d'affaires, Gaufridy :« Nous sommes décidés, pour mille raisons, à voir très peu de monde cet hiver. » Parmi les mille raisons, faut-il compter le voyage que M. et Mme de Sade font à Lyon et à Vienne pour engager cinq jeunes filles et un garçon comme domestiques et secrétaire ? Les six adolescents participent sans doute à des orgies dont le détail ne s'est pas ébruité. Une des filles s'enfuit sans que la « jaserie » se transforme en une nouvelle affaire, « une affaire à faire tirer à quatre chevaux » selon l'expression même de l'intéressé qui préfère reprendre le chemin de l'Italie, sous le nom de comte de Mazan, accompagné d'un domestique, La Jeunesse ou Carteron. Il visite Turin, Plaisance, Parme, Modène, Florence, Rome, Naples... De retour à Grenoble puis à Lacoste, il met au net son Voyage d'Italie, ou Dissertations critiques, historiques et philosophiques sur les villes de Florence, Rome et Naples, 1775-1776.
Il engage de nouvelles domestiques, un nouveau secrétaire. Le père de l'une d'entre elles vient réclamer sa fille, le 17 janvier 1777, à coups de pistolet. Tout le village est en émoi. A la fin du mois, une lettre avertit Sade que sa mère est au plus mal à Paris. Il quitte aussitôt Lacoste pour se rendre à son chevet. Il arrive trop tard pour la voir vivante, mais assez tôt pour se faire arrêter. Il est incarcéré par lettre de cachet à Vincennes, le 13 février.

 

 

1778-1784
La requête en cassation progresse. Le prisonnier descend sous bonne garde à Aix-en-Provence pour la révision de son procès. La condamnation à mort est cassée et commuée en une amende de cinquante livres et une admonestation. L'amende réglée et l'admonestation écoutée, Sade se croit libre. Il reste sous le coup de la lettre de cachet : l'inspecteur Marais est chargé de le ramener en prison à Paris. Le 16 juillet, sur le chemin du retour, Sade échappe à ses gardiens : sa cavale ne dure que trente-neuf jours au terme desquels il est repris à Lacoste et conduit à Vincennes. Les portes du château de Vincennes se referment sur un homme révolté, certain d'être victime d'une décision des clans familiaux de Montreuil et de Sade. La perte de liberté, explique-t-il, est « pour l'espèce de physique » qu'il a reçu de la nature « le supplice le plus horrible » qu'on puisse lui imposer. Il multiplie les lettres pour faire cesser cette détention ou, du moins, savoir quelle en sera la durée.

 

Il cherche à découvrir la date de sa libération à travers des « signaux » de sa vie quotidienne et de sa correspondance, qu'un code numérique permettrait de déchiffrer. Il prend soigneusement note de ses séances de masturbation et de ses lectures. Pour améliorer les unes et les autres, il réclame à sa femme ce qu'il nomme des « prestiges » au sens ancien d'illusions, d'apparences trompeuses, c'est-à-dire des flacons ou des étuis de bois qui lui servent de godemichés, et de longues listes de livres qui associent romans et traités philosophiques, pièces de théâtre et récits de voyage. Il s'endort en février 1779 sur la vie de Pétrarque, racontée par l'abbé de Sade, et croit voir Laure lui apparaître.
 

L'existence du prisonnier est ponctuée par des accès de colère qui cristallisent sur des figures qui seraient à l'origine de ses malheurs : Mme de Montreuil au premier rang, Mme de Sade elle-même dont les visites à partir de 1781 déclenchent une crise de jalousie chez Sade, obsédé par les infidélités imaginaires de sa femme, le gouverneur de la prison, le lieutenant de police... Une altercation l'oppose à son voisin en Provence, retrouvé à la Bastille, Mirabeau, qui profite de son incarcération pour manier lui aussi « les pinceaux de l'Arétin ». Sa santé se dégrade, ses yeux en particulier le font souffrir. Il trompe l'ennui en rédigeant, à côté de lettres administratives ou bien familiales, des missives ironiques à son valet Carteron et à son ancienne gouvernante provençale, Mlle de Rousset pour laquelle il rédige en 1782 des Etrennes philosophiques.
 

Il compose des pièces de théâtre (des comédies comme L'Inconstant en 1781 et des tragédies comme Jeanne Laisné ou le siège de Beauvais en 1783), un dialogue philosophique (Dialogue entre un prêtre et un moribond en 1782). Il entreprend Les Cent vingt journées de Sodome qu'il définit lui-même comme « le récit le plus impur qui ait jamais été fait depuis que le monde existe, pareil livre ne se rencontrant ni chez les anciens ni chez les modernes. » Le prisonnier résume son drame à Renée Pélagie:

 
« Vous avez imaginé faire merveille, je le parierais, en me réduisant à une abstinence atroce sur le péché de la chair. Eh bien, vous vous êtes trompés : vous avez échauffé ma tête, vous m'avez fait former des fantômes qu'il faudra que je réalise. »

 

 

1784-1789
Le 29 février 1784, Sade est transféré de Vincennes à la Bastille. Il est logé « à la deuxième liberté », ce qui signifie au deuxième étage de la tour de la Liberté. Il proteste aussitôt contre les règlements qui restreignent son quotidien. Il poursuit les séances de vanille et de manille (la vanille est censée échauffante, la manille est un jeu de mains et de prestiges), ainsi que son travail littéraire. Du 22 octobre au 28 novembre 1785, il met au net les brouillons des Cent vingt journées de Sodome sur un papier fin qui peut être roulé sur lui-même et dissimulé dans un des « prestiges ». Dès l'année suivante, il réclame à Mme de Sade des documents pour avancer la rédaction d'un roman épistolaire, Aline et Valcour, dont il lui donnera le manuscrit à lire en 1789. Il compose également des nouvelles dont il tirera la matière des Crimes de l'amour. Il imagine Les Infortunes de la vertu qui est la première version de Justine. Le premier octobre 1788, il peut établir le riche catalogue raisonné de ses oeuvres : une dizaine de pièces de théâtre, deux volumes du Portefeuille d'un homme de lettres qui devait être un mélange d'essais et de contes, le roman par lettres Aline et Valcour et une trentaine de nouvelles, sans compter l'inavouable rouleau des Cent vingt journées de Sodome. Sa santé et son apparence physique ont souffert des années de réclusion. Il se plaint de douleurs oculaires, de migraines, de crises de goutte. Médecins et chirurgiens doivent venir le soigner dans sa cellule. Il a beaucoup grossi, mais continue à réclamer liqueurs et chocolats, gâteaux et friandises. Il met tous ses soins à composer ses menus.

 

 

1789-1790
Le marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, inquiet des mouvements de la foule parisienne autour de la forteresse, avertit le gouvernement des menées de son prisonnier: « Il s'est mis hier midi à sa fenêtre, et a crié de toutes ses forces et a été entendu de tout le voisinage et des passants, qu'on égorgeait, qu'on assassinait les prisonniers de la Bastille, et qu'il fallait venir à leur secours. Il a récidivé ses cris et ses plaintes bruyants. » Sade est transféré de la Bastille au couvent de Charenton, le 2 juillet. Il laisse derrière lui ses affaires personnelles et le précieux rouleau des Cent vingt journées de Sodome. Il proteste « contre cette démarche tyrannique, injuste, déplacée, barbare et outrageant visiblement les constitutions de la monarchie française » et jure que le premier usage qu'il fera de la liberté sera de dénoncer « l'infâme violence » dont il est victime. Cette lettre est datée du 9 juillet.
Cinq jours plus tard, la Bastille est prise et le marquis de Launay assassiné. Le prisonnier doit encore attendre huit mois que l'Assemblée abolisse les lettres de cachet, pour que s'ouvrent le 2 avril 1790 les portes de sa geôle. Il fait le bilan de ces années d'incarcération:

 
 
« J'y ai perdu les yeux, la poitrine ; j'y ai acquis, faute d'exercice, une corpulence si énorme qu'à peine puis-je me remuer (...) Toutes mes sensations s'y sont éteintes, je n'ai plus goût à rien ; le monde que j'avais la folie de tant regretter me paraît d'un ennui... d'un triste... !»
 
 

Mme de Sade refuse de recevoir son mari libéré et réclame le divorce au nom d'une loi récemment votée par
l'Assemblée. La séparation de corps est prononcée le 9 juin. Sade se plaint aussi de la froideur de ses fils:

 
 
« Ils ont un peu de la morgue des Montreuil, et je leur aimerais mieux l'énergie des Sade. »
 

 

A la fin de 1790, il s'installe à La Chaussée d'Antin avec une actrice séparée de son mari, Marie Constance Quesnet, qui restera à ses côtés jusqu'à la fin de sa vie. Il écrit à Gaufridy:

 
 
« Mon mariage est rompu, au point même de ne plus se revoir. Pour vous donner une idée de ma situation actuelle, représentez-vous un bon gros curé de campagne dans un presbytère. »

 

 

Il fréquente d'anciennes connaissances qui l'introduisent parmi les monarchistes constitutionnels. Il est reçu chez les Clermont-Tonnerre. Il s'inscrit à la section de la place Vendôme qui, de modérée, va se radicaliser en devenant la section des Piques.

 

 

 

 

 

 

Portraits fantaisistes du Marquis de Sade

Portraits fantaisistes du Marquis de Sade

1791-1794
Le 20 juin, la famille royale fuit Paris où elle revient prisonnière cinq jours plus tard. Sade diffuse son Adresse d'un citoyen de Paris au roi des Français. Parallèlement, il fait représenter au Théâtre Molière un drame noir et moralisant, le Comte Oxtiern, ou les Effets du libertinage, et publie un roman noir et scandaleux, Justine, ou les Malheurs de la vertu, amplification du conte de 1787. Il avertit un ami de cette publication:

 
 
« On imprime actuellement un roman de moi, mais trop immoral pour être envoyé à un homme aussi sage, aussi pieux et aussi décent que vous. J'avais besoin d'argent, mon imprimeur me le demandait bien poivré et je le lui ai fait capable d'empester le diable ».

 

 

Le Moniteur rend compte de la pièce Oxtiern :« Il y a de l'intérêt et de l'énergie dans cette pièce. Mais le rôle d'Oxtiern est d'une atrocité révoltante. Il est plus scélérat, plus vil que Lovelace et n'est pas plus aimable. »
 

Le "Journal général de France" s'indigne de Justine :« Tout ce qu'il est possible, à l'imagination la plus déréglée, d'inventer, d'indécent, de sophistiqué, de dégoûtant même, se trouve amoncelé dans ce roman bizarre, dont le titre pourrait intéresser et tromper les âmes sensibles et honnêtes. »
 

« Que suis-je à présent ? » se demande Sade, à la fin de l'année 1791 :« Aristocrate ou démocrate ? Vous me le direz s'il vous plaît, car pour moi je n'en sais rien. » Il est vrai que la situation évolue rapidement. Le 5 mars 1792, un chahut fait tomber la comédie "Le Suborneur" au Théâtre des Italiens : l'auteur est accusé d'aristocratie. Après la prise des Tuileries au 10 août, Sade cherche en vain à prévenir de Paris le pillage de ses propriétés provençales. En septembre, le château de Lacoste est dévasté: « J'ai le poignard dans le caeur », s'écrie le châtelain ; et quelques jours plus tard: « Je suis au désespoir. » Ses fils émigrent. Gaufridy, compromis dans des conspirations royalistes, prend le maquis.
 

Le citoyen des Piques évolue avec sa section dont il devient secrétaire, commissaire pour les hôpitaux, vice-président. Il y présente son Idée sur le mode de la sanction des lois, dirige des délégations à la Convention, devient même juré dans une affaire d'assignats. Il participe ainsi à la Révolution culturelle de l'an II : l'assassinat des deux martyrs de la République lui inspire un Discours sur les mânes de Marat et de Le Pelletier, il propose de changer des rues de l'arrondissement. Il n'en oublie pas pour autant la littérature : il surveille la composition d'Aline et Valcour et entreprend d'adapter l'utopie de Tamoé au goût du jour, en atténuant son caractère monarchique. Mais Girouard, l'imprimeur, est arrêté. Sade lui-même se voit incarcérer, malgré tous ses certificats'de civisme, pour modérantisme (ce qui désigne parfois, dans le discours jacobin, le radicalisme anticlérical). Il fait valoir son passé de victime de la monarchie et son engagement à la section des Piques.
Girouard, à qui Fouquier-Tinville avait demandé de révéler l'adresse de Sade, est condamné et exécuté le 8 janvier 1794. Sade est transféré des Madelonnettes aux Carmes, puis à Saint-Lazare, enfin à Picpus, établissement qui, par contraste, lui apparaît presque comme un « paradis terrestre ». Le 27 juillet, il est inclus par Fouquier-Tinville dans son réquisitoire, mais une confusion administrative l'empêche de partir au tribunal et à la mort. Le lendemain, la chute de Robespierre le sauve de la guillotine. Il est libéré le 15 octobre.

 

 

1795-1801
En sortant de prison, Sade trouve une situation financière difficile, tandis que tout le pays s'enfonce dans l'affairisme et la crise économique. Il fait lever les scellés de l'imprimeur Girouard, achever l'impression d'Aline et Valcour et diffuser le roman qu'il reconnaît comme son oeuvre, tandis qu'il donne sous le voile de l'anonymat La Philosophie dans le boudoir, ouvrage posthume de l'auteur de Justine. Il vend le château de Lacoste au député du Vaucluse joseph Stanislas Rovère, thermidorien et spéculateur sans scrupule. Les relations se dégradent rapidement entre le vendeur et l'acquéreur qui dit de lui : M. de Sade est « l'être le plus vil, le plus abject, le plus infâme que je connaisse. » De mai à septembre 1797, Sade et Constance Quesnet voyagent en Provence, mais la situation juridique et financière du ci-devant marquis est inextricable, compliquée encore par des confusions administratives entre son nom et celui de ses fils. Sade est inscrit par erreur sur la liste des émigrés.
Lui et sa compagne s'enfoncent dans la misère. L'ancien seigneur de Lacoste est réduit à solliciter des secours, il se présente dans une lettre d'appel au secours comme « employé au spectacle de Versailles ».

 

Il se lance dans la publication d'une nouvelle amplification de Justine, La Nouvelle ,7ustine, ou les Malheurs de la vertu, suivi d'un roman nouveau, l'Histoire de Juliette sa soeur, ou les Prospérités du vice. Les dix volumes, illustrés de cent gravures libres, sont datés sur la page de titre de 1797; il n'est pas sûr qu'ils soient tous de cette date.
II fait à nouveau représenter Oxtiern puis publie la pièce sous le titre d'Oxtiern, ou les Malheurs du libertinage dont le titre fait écho à celui de Justine. En l'an VIII-1800, il donne au publie quatre volumes de nouvelles, Les Crimes de l'amour, précédé d'un traité sur le genre romanesque, Idée sur les romans.
La guerre se déchaîne contre l'auteur de Justine qui pourrait être aussi, sous-entend-on l'auteur des Crimes de l'amour.

 

Sade polémique avec plusieurs journalistes, en particulier Villeterque auquel il adresse "L'Auteur des Crimes de l'amour à Villeterque, folliculaire", sans parvenir à faire cesser les dénonciations nominales, dans un climat de retour à l'ordre moral et de reprise en main du pays par le nouvel homme fort, le général Bonaparte. La police opère perquisition sur perquisition pour empêcher la diffusion de La Nouvelle Justine. Le 6 mars 1801, le romancier est arrêté chez son imprimeur.

 

 

1801-1814
Il est successivement incarcéré, sans décision de justice, à Sainte-Pélagie, à Bicêtre et à Charenton où il demeure, malgré le projet de le déplacer encore, jusqu'à sa mort. Nodier l'a aperçu lors d'un de ces transferts: « Je ne remarquai d'abord en lui qu'une obésité énorme, qui gênait assez ses mouvements pour l'empêcher de déployer un reste de grâce et d'élégance dont on retrouvait des traces dans l'ensemble de ses manières et de son langage. Ses yeux fatigués conservaient cependant je ne sais quoi de brillant et de fin qui s'y ranimait de temps à autre comme une étincelle expirante sur un charbon éteint.... »

 

A l'hospice d'aliénés de Charenton, le vieil homme est rejoint par Constance ; sa famille paye la pension et s'agite pour contrôler strictement les restes de la fortune. Il continue à écrire, rédige un équivalent des Cent vingt journées de Sodome : Les Journées de Florbelle, ou la Nature dévoilée. Mais la police surveille son activité et saisit les manuscrits. L'intelligence du directeur de l'hospice, M. de Coulmier, lui permet d'organiser des représentations théâtrales avec les malades, auxquelles vient assister le public parisien.
 

Opportunisme, lassitude ou, sans doute, ironie suprême, Sade sert la messe de Pâques en 1805 et compose des couplets pour la visite de Mgr Maury, archevêque de Paris, en 1812.
 

Il s'est réfugié dans la rédaction de romans noirs à caractère historique (Adélaïde de Brunswick, Histoire secrète d'Isabelle de Bavière, La Marquise de Gange) et s'est ménagé une dernière liaison ancillaire et monnayée avec une jeune fille de seize ans. Il tient un registre précis de ces ultimes rencontres. Des rapports administratifs sont rédigés pour dénoncer la coupable complaisance du directeur de l'hospice et la liberté d'action laissée à l'auteur de Justine; ils concluent au transfert nécessaire du prisonnier. L'affaire traîne.
Un nouveau médecin découvre avec curiosité l'homme qui a tant fait parler de lui: « Je le rencontrais fréquemment se promenant seul, d'un pas lourd et traînant, mis d'une manière fort négligée, dans un corridor avoisinant l'appartement où il habitait; je ne l'ai jamais surpris causant avec personne. Passant à côté de lui, je le saluais, et il répondait avec cette politesse froide qui éloigne toute idée d'entrer en conversation (...) Rien ne pouvait me faire soupçonner en lui l'auteur de Justine et de Juliette, il ne produisait en moi d'autre effet que celui d'un vieux gentilhomme altier et morose. »

 

 

Le 2 décembre 1814, Sade meurt. Malgré les volontés exprimées dans son testament, il est enterré religieusement.

 

 

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H
<br /> <br /> J'ai suivi le conseil....Beau travail autour de Sade.<br /> <br /> <br /> <br />
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P
<br /> <br /> Bien vu ! Blog très interressant, mais comment voyez-vous le marquis de Sade?<br /> <br /> <br /> <br />
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<br /> <br /> Merci, Je vous répond bientôt dans mon prochain article.<br /> <br /> <br /> PS: J'ai trouvé votre livre chez Amazon. <br /> <br /> <br /> <br />