Publicité

Guy de Maupassant

Guy de Maupassant
Publicité

GUY DE MAUPASSANT

Les lettres à l'inconnue

Guy de Maupassant

 

 


Maupassant ignora toujours l'identité de la correspondante anonyme avec laquelle il s'amusa à échanger des lettres en 1884.
Elle s'appelait Marie Bashkirtseff.


 

Publicité

 

Guy de Maupassant

Le 12 février 1884, deux jours après avoir lu dans "Le Gaulois" un entrefilet où Maupassant demandait l'adresse d'un correspondant anonyme, Marie se décide à écrire
 

« Monsieur, Je vous lis avec presque-bonheur. Vous adorez les vérités de la nature et vous y trouvez une poésie vraiment grande tout en nous remuant par des détails de sentiment si profondément humains... que nous nous y reconnaissons et vous aimons d'un amour égoïste. C'est une phrase ?... Soyez indulgent, le fond est sincère. [...] Maintenant écoutez-moi bien ; je resterai toujours inconnue (pour tout de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin, votre tête pourrait me déplaire, qui sait. Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous n'êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages... Mais je vous avertis que je suis charmante; cette douce pensée vous encouragera à me répondre. »
 

Et elle signe : « R.G.D. Poste de la Madeleine », utilisant les initiales de sa femme de chambre, Rosalie GrondDame.

 

 

 

 

Publicité
Guy de Maupassant

Le 23 ou 24 février 1884, l'écrivain répond:
 

« Madame, Ma lettre, assurément, ne sera point celle que vous attendez. Vous me demandez d'être ma confidente ? A quel titre ? Je ne vous connais point. Pourquoi dirais-je, à vous, une inconnue, [...] ce que je peux dire, de vive voix, dans l'intimité, aux femmes qui sont mes amies ? Ne serait-ce point là un acte d'écervelé, et d'inconstant ami ? Qu'est-ce que le mystère peut ajouter au charme des relations par lettres ? »


 

Guy de Maupassant

 

 

Marie laisse passer quelques jours et après le 3 mars écrit :
 

« Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des goûts... Que ça ne vous amuse pas, bien, mais moi ça m'amuse follement, je le confesse en toute sincérité de même que la joie enfantine causée par votre lettre, telle quelle. »

 

Coquette elle ajoute :
 

« Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalement vague pour m'attirer les beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple : cheveux, blonds ; taille moyenne. Née entre l'an 1812 et l'an 1863. »
 

Guy de Maupassant

Intrigué Maupassant reprend la plume, et après quelques questions se laisse aller à la confidence (14 ou 15 mars 1884)
 

« Moi, voyez-vous, je ne suis nullement l'homme que vous cherchez. Je n'ai pas pour un sou de poésie. Je prends tout avec indifférence et je passe les deux tiers de mon temps à m'ennuyer profondément. J'occupe le troisième tiers à écrire des lignes que je vends le plus cher possible en me désolant d'être obligé de faire ce métier abominable qui m'a valu l'honneur d'être distingué - moralement - par vous. »


 

Guy de Maupassant

 

 

La jeune fille tourne la confidence en plaisanterie et, taquine, répond le 19 mars
 

« Alors, comme ça, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indifférence et vous n'avez pas pour un sou de poésie. Si vous croyez me faire peur ! Je vous vois d'ici, vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop court en étoffe indécise et le dernier bouton défait. Eh bien vous m'intéressez quand même, je ne comprends pas seulement comment vous pouvez vous ennuyer. Moi, je suis quelquefois triste, découragée ou enragée, mais m'ennuyer... jamais ! »
 

Elle termine par une interrogation malicieuse:
 

« Et si j'étais un homme ? »
 

et accompagne sa lettre d'un croquis, qu'elle prend la peine de décrire dans une note jointe à la copie de sa lettre :
 

« un gros monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer, une table, un bock, un cigare ».

Guy de Maupassant
Guy de Maupassant

Maupassant réplique sur le même ton (3 avril) :
 

« Oh, maintenant je vous connais, beau masque, vous êtes un professeur de sixième au lycée Louis-le-Grand. Je vous avouerai que je m'en doutais un peu, votre papier ayant une vague odeur de tabac à priser. Donc je vais cesser d'être galant (l'étais-je ?) et je vais vous traiter en universitaire, c'est-à-dire en ennemi.
Ah, vieux madré, vieux pion, vieux rongeur de latin, vous avez voulu vous faire passer pour une jolie femme? [...].

 

Eh bien, monsieur le professeur je vais cependant répondre à quelques-unes de vos questions. Je commence par vous remercier des détails bienveillants que vous me donnez sur votre physique, et sur vos goûts. Je vous remercie également pour le portrait que vous avez fait de moi. Il est ressemblant, ma foi. Je signale cependant quelques erreurs.
-1° Moins de ventre -
-2° Je ne fume jamais -
-3° Je ne bois ni bière, ni vins, ni alcools. - Rien que de l'eau - Donc la béatitude devant le bock n'est pas ma pose de prédilection. Je suis plus souvent accroupi à l'orientale sur un divan. Vous me demandez quel est mon peintre - parmi les modernes ? Millet !
Mon musicien ? J'ai horreur de la musique !
Je préfère, en réalité, une jolie femme à tous les arts - Je mets un bon dîner, un vrai dîner - le dîner rare presque sur le même rang qu'une jolie femme. Voilà, ma profession de foi, monsieur le vieux professeur. »


 

Guy de Maupassant

 

 

Marie qui adore les travestissements et qui en période de carnaval, masquée et couverte d'un domino, s'amuse follement à intriguer les hommes, saute sur l'occasion (13 avril) :
 

« Mais assez de mystification comme cela. Puisque vous savez tout je ne vous cacherai plus rien. Oui Môssieur j'ai l'honneur d'être pion comme vous dites. »
 

Puis plus audacieuse :


« Quant à moi qui ne suis pas pudique du tout et qui ai lu les écrits les plus répréhensibles je suis confondu, oui môssieur, confondu par cette tension de votre esprit vers ce fait brutal que M. Dumas fils nomme l'Amour. [...]
La table, les femmes ! mon jeune ami prenez garde, cela tourne à la gaudriole et ma qualité de pion devrait m'interdire de vous suivre sur ce terrain brûlant...Pas de musique, pas de tabac? Rien, sauf... Diable. »
Signé :

« Savantin, joseph ».

 


 

Guy de Maupassant

 

 

La riposte ne se fait pas attendre, le 14 ou 15 avril Maupassant rétorque :
 

« Mon cher Joseph, la morale de votre lettre est celle-ci, n'est-ce pas? Puisque nous ne nous connaissons nullement, ne nous gênons point l'un vis-à-vis de l'autre, et parlons franchement comme deux compères. Soit, je vais même vous donner l'exemple d'un abandon complet. Au point où nous en sommes, nous pouvons bien nous tutoyer n'est-ce pas ? Donc je te tutoye, et si tu n'es pas content, zut. Adresse-toi à Victor Hugo qui t'appellera « Cher poète ». Sais-tu que pour un maître d'étude à qui sont confiés de jeunes innocents tu me dis des choses pas mal roides. Quoi tu n'es pas pudique du tout ? Ni dans tes lectures, ni dans tes écrits, ni dans tes paroles, ni dans tes actions, hein ? Je m'en doutais. Alors tu veux que je t'indique les bons coins - Il y a en ce moment 4 rue Joubert un phénomène, un monstre charmant que j'ai découvert l'été dernier à Clermont-Ferrand. Tu peux aller aussi, rue Colbert, simple et bon. Rue des Moulins, cher et médiocre. Rue Taitbout, ne mérite pas son nom. Rue Feydeau, honnête moynne. Rue d'Amboise, au Tumulte, maison tombée. Méfie-toi des spécialités, elles ne valent pas grand chose en ce moment. Je te parle de cela en connaissance de cause, car revenu hier de Cannes, j'ai fait le soir même ma tournée d'inspection. »
 

Il ajoute avec cynisme :


« Je n'ai pas envie de te connaître. Je suis sûr que tu es laid. Et puis je trouve que je t'ai envoyé assez d'autographes comme ça. Sais-tu que ça vaut de dix à vingt sous pièce, suivant le contenu. Tu en as au moins deux à vingt sous. Veinard. »


 

Guy de Maupassant
Guy de Maupassant

Marie est choquée, la brutalité de la réplique la heurte et son journal témoigne de son irritation :
 

« Comme je le prévoyais le fil est rompu entre mon écrivain et moi. La quatrième lettre est grossière et sotte. [...] Il a du talent mais il est sot [...] »
 

Et puis :
 

« Ce Maupassant a fait des petits écrits odieux, tout à fait odieux. Non à cause de trop de... leur trop grande réalité, mais parce qu'il y a des choses dégoûtantes et odieuses qui révoltent la nature humaine. Cette recherche et cette étude du côté bestial de l'amour. Par hasard de temps en temps, en passant, je ne dis pas. Mais toujours ! non. »

 

Le même jour (18 avril 1884), elle lui envoie une lettre digne, où parce qu'elle est blessée, elle se montre pour la première fois absolument sincère
 

« Votre lettre sent trop bon. Il n'y avait pas besoin de tant de parfums pour que j'en sois suffoquée.
Ainsi, c'est là ce que vous avez trouvé pour répondre à une femme coupable tout au plus d'imprudence? Joli. [...] Pourquoi vous ai-je écrit? On se réveille un beau matin et l'on trouve qu'on est un être rare entouré d'imbéciles. On se lamente sur tant de perles devant tant de cochons... Si j'écrivais à un homme célèbre, à un homme digne de me comprendre? Ce serait charmant, romanesque... et qui sait au bout d'une quantité de lettres ce serait peut-être un ami conquis dans des circonstances peu ordinaires. Alors on se demande qui? Et on vous choisit!! [...] Adieu, avec plaisir. »

 

Elle garde un peu d'humour pour mettre en post-scriptum :
 

« Si vous les avez encore renvoyez-moi mes autographes, quant aux vôtres je les ai déjà vendus en Amérique, un prix fou. Le dernier a été acheté par le musée Tussaud de Londres.»


 

Guy de Maupassant

 

 

Maupassant demande pardon et se justifie (22 avril) :
 

« Vous savez le moyen indiqué pour reconnaître les femmes du monde au bal de l'Opéra? On les chatouille en des places immodestes. Les filles sont habituées à cela et disent simplement « froissez » - Les autres se fâchent. Je vous ai pincée, d'une façon fort inconvenante je l'avoue ; et vous vous êtes fâchée - Maintenant je vous demande pardon, d'autant plus qu'une phrase de votre lettre m'a fait beaucoup de peine : « Vous dites que ma réponse infâme (ce n'est pas infâme qui m'a touché) vous a fait passer une mauvaise journée. »
 

Et de nouveau curieux, il insiste pour rencontrer l'Inconnue :
 

« Vos lettres, madame, sont à votre disposition mais je ne les remettrai qu'en vos mains - Ah ! - Je ferai pour cela le voyage de Paris. »


 

Guy de Maupassant

 

 

Apaisée, séduite, Marie note dans son journal (27 avril) :
 

« Rosalie m'a apporté hier de la poste restante une lettre de Guy de Maupassant. La cinquième et la mieux. Nous ne sommes donc plus fâchés ? Et puis il a fait dans le Gaulois une chronique ravissante, je me sens radoucie. C'est très amusant. Cet homme que je ne connais pas occupe toutes mes pensées depuis 24 heures. Pense-t-il à moi? Pourquoi m'écrit-il?»


Et deux jours plus tard s'adressant à Maupassant (29 avril) :
 

«En vous écrivant encore je me ruine à jamais dans votre esprit. Mais ça m'est bien égal et puis c'est pour me venger. [...] Alors parce que je me suis fâchée ?... Ce n'est peut-être pas une preuve concluante cher monsieur. [...] Comment vous prouver que je ne suis ni un farceur ni un ennemi? Et à quoi bon? Impossible non plus de vous jurer que nous sommes faits pour nous comprendre. Vous ne me valez pas. Je le regrette. Rien ne me serait plus agréable que de vous reconnaître toutes les supériorités. A vous ou à un autre. Pour avoir à qui parler. »

 


 

Guy de Maupassant

Ce n'est pas ce que Maupassant attendait, sa réponse (ce sera la dernière) trahit sa lassitude :
 

« Décidément, madame, vous n'êtes pas contente, et vous me déclarez, pour me bien montrer votre irritation, que je vous suis fort inférieur ! Oh ! madame, si vous me connaissiez, vous sauriez que je n'ai aucune prétention sous le rapport de la valeur morale, ou de la valeur artistique. Au fond je me moque de l'une comme de l'autre. Tout m'est à peu près égal dans la vie, hommes, femmes et événements. Voilà ma vraie profession de foi; et j'ajoute, ce que vous ne croirez pas, que je ne tiens point plus à moi qu'aux autres. Tout se divise en :ennui - farce et misère - » (13 mai 1884).


 

 

 

Guy de Maupassant

Naïve et peu expérimentée malgré ses audaces de langage, Marie ne perçoit pas cette lassitude ; elle poursuit, confiante et sincère
 

« Je crois que vous vous trompez. Et je suis encore bonne de vous le dire car je vais cesser d'être intéressante si je l'ai jamais été. Vous allez voir comment. Je me mets à votre place. Une inconnue se dessine à l'horizon. Si l'aventure est facile elle me répugne, s'il n'y a rien à faire elle est inutile et m'ennuie. Je n'ai pas le bonheur d'être entre les deux et je vous en avertis très gentiment puisque nous avons fait la paix. » (14 juin).

 

Guy de Maupassant

Cette fois, c'en est fini, l'écrivain ne répondra plus.

Marie s'obstine et écrit une huitième lettre attestée à la fois par une lacune de trois feuillets dans le recueil de la correspondance et par un détail de la dernière ébauche connue de la jeune fille ; ébauche rédigée après le 20 juin et dont voici le texte:
 

« Monsieur, Je ne voudrais pas être rasante et je sens que je le suis. Je vous ai écrit des stupidités, humiliée d'être lâchée au bout de six lettres. J'ai relu ma dernière (en personne d'ordre je garde mes copies) et je cherche en quoi j'ai pu si brusquement vous déplaire. Suis-je assez humble ? C'est que vos Soeurs Rondoli m'ont fait passer un bon moment, c'est le pendant de Ce cochon de Morin. C'est de l'esprit et de l'art. Et vos actions ont terriblement monté. Connaissez-vous le rameau de Salzbourg? Eh bien je cristallise pour vous ! Je m'occupe de vous je suis fâchée quand vous écrivez des choses médiocres et contente du contraire comme si c'était moi. Enfin... je vous ai adopté je ne vous demande pas de m'écrire je sais bien que c'est romance, et puis si je suis peut-être Héloïse vous n'êtes pas Abailard. C'est égal, quand je vous ai écrit vous avez pensé que voilà une femme attirée par... ce que vous aimez le plus au monde et qui veut... s'amuser d'une façon originale. Vous ne pouvez pas comprendre combien je m'amuse à écrire tout au monde à un homme que je ne connais pas. Je voudrais tellement vous intéresser beaucoup. Je vous ennuie ? Eh ! personne ne le saura vous m'avez insultée, personne ne l'a su. C'est un petit coin de monde à part. Savez-vous ce que j'ai fait. Confuse devant ma femme de chambre qui est revenue plusieurs fois bredouille de la poste, je me suis adressée une lettre pour pouvoir envoyer encore voir. Il y en aurait eu deux voilà tout... Ça c'est enfant. »
 

 

Guy de Maupassant

Le silence de Maupassant laisse Marie perplexe. Le 25 juin 1884, elle note dans son journal
 

«Deux choses que je ne comprends pas

1° Pourquoi mon tableau n'a pas eu de médaille
2° Le silence de Maupassant. [...]

 

Et Maupassant... il y allait avec un entrain... et puis tout à coup. Du reste il n'écrit plus au Gaulois, ni ailleurs. Alors ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Pourquoi ? »

 

Le 15 juillet, découvrant le visage de l'écrivain, grâce à l'eau-forte de "Le Rat" qui accompagne la nouvelle édition de "Des Vers", elle écrit :
 

« Il ressemble à un taureau. Et comme il est très fier de son... de ses... facultés physiques c'est un coin de sottise de sa nature. Tête de casseur... empâtée pour 33 ans. Naturellement il a dû croire que c'était une femme attirée par ce... côté singulier et au bout de quelques lettres... imbécile. Pourtant comme il n'a jamais écrit rien qui provoque des lettres pures... mais au contraire... [...] Il y a eu un moment de curiosité assez vive quand j'ai eu le livre entre les mains ; comment va-t-il être le monsieur auquel j'ai pensé quelquefois depuis quatre ou cinq mois ? Eh bien il est mieux que je ne pensais, seulement c'est un homme sot au fond, malgré toutes les choses qu'il écrit. Je ne sais si je me fais comprendre. Il y a des gens de talent, de génie même et qui ont un coin de sottise et d'autres... »

 

Guy de Maupassant
Guy de Maupassant

Dans les derniers mois de sa vie - elle s'éteint à l'âge de vingt-cinq ans, le 31 octobre 1884 - le nom de Maupassant revient souvent sous la plume de Marie. Amère et déçue, elle tente même de détruire cette correspondance. Six semaines avant sa mort, elle évoque encore le nom de l'écrivain, à propos d'un personnage d'Une Vie.
Quant à Maupassant, contrairement à ce qui a été dit, il ignora toujours l'identité de son inconnue.

 

 

Texte de Lucille Le Roy et Pierre Janin

Guy de Maupassant

 

 

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article