Bram Van Velde

Autoportrait 1918
« Peindre, c’est chercher le visage de ce qui n’a pas de visage... La peinture, c’est l’homme devant sa débâcle... »
Abraham Gerardus van Velde, dit Bram van Velde, est un peintre et lithographe néerlandais.
Tout autant qu'un peintre, Bram van Velde était un contemplatif.
« Je cherche à voir, alors que tout, dans ce monde, m'empêche de voir. »
Voir. Comprendre. S'approcher au plus près de cette source de vie qui est en chacun et qui recèle une telle charge d'inconnu.
C'est cet inconnu qu'il lui fallait appréhender, puis tenter de donner à voir sur la toile.
« C'est chaque fois une tentative pour aller. Aller voir. Aller à la vision. »
Mais pour aller à la vision, il importe d'être libre de tout savoir et de tout vouloir, de se trouver en un état de totale transparence.
« La plupart vivent sous le signe du vouloir. L'artiste est celui qui est sans vouloir. »

1920 portrait de Gérard van Velde
Mais il n'est pas si facile d'être sans vouloir, de débusquer en soi ces brusques interventions d'une volonté se mettant au service du désir de commander à la vie. Celle-ci est si fragile, si vacillante, que toute approche en sa direction la fait se dérober et disparaître. Force est donc de renoncer à toute maîtrise et se confier à l'attente :
« N'être rien. Simplement rien. C'est une expérience qui fait peur. Il faut tout lâcher. »
Chez cet être hypersensible, vite effarouché, souvent dominé par la peur, résidait une grande force.
En effet, il est ardu de demeurer jour après jour à ne rien faire et à attendre que surviennent ces instants de rare intensité où la vie sourd, afflue, submerge celui en qui elle surgit.
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Bram van Velde naît le 19 octobre 1895 à Zoeterwoude, près de Leyde.
Il connaît dans son enfance une misère terrible.
La famille comprenait trois autres enfants :
Neeltje, née en 1892, Geer, né en 1898, qui allait devenir peintre, et Jacoba, née en 1903, qui elle, serait écrivain et traductrice (notamment d'Ionesco et de Beckett).
La mère, Catharina van der Voorst, fille illégitime d'un comte, était lingère et faisait des ménages.
Willem, le père possédait une péniche et transportait du bois, du charbon et de la tourbe.
Mais assez vite il fit faillite, abandonna sa famille et ne fut plus qu'un vagabond.
Il mourut à Utrecht, âgé de quarante-six ans.
Bram parlait de ce père avec tendresse.
Il le voyait comme un homme sensible, douloureux, riche d'une intense vie intérieure et qui aurait pu devenir un artiste si les conditions avaient été autres.
Cette enfance misérable a profondément marqué Bram.
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Autodidacte, il fut très jeune attiré par la peinture, à douze ans il travaille comme apprenti dans une entreprise de peinture et d'aménagement intérieur, la maison Kramers à La Haye.
Il est alors encouragé dans son art par la famille Kramers, collectionneurs et amateurs sensibles à son talent. Elle sera régulièrement son mécènes jusque vers 1934.
Bram est réformé en tant que soutien de famille au début de la Première Guerre mondiale.
Au cours de ces années, avec beaucoup de talent, il s'appliqua à copier des toiles de maîtres anciens.
En 1922, alors que Bram avait vingt-sept ans, M. Kramers, qui était aussi un collectionneur, le poussa à partir tout en l'assurant de son soutien financier.
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Bram se rendit à Munich où il pensait s'installer. Mais un mois plus tard, il quitta cette ville et gagna Worpswede, un village de l'Allemagne du nord, près de Brême, où vivait une colonie de peintres (Rilke et sa femme y avaient résidé au début du siècle).
Il y demeura deux ans, puis vint s'établir à Paris.
« J'ai tout quitté. C'est la peinture qui l'a exigé. C'était tout ou rien. »
« J'ai disparu dans mon aventure. Plus de pays, de famille. Je n existais plus. Il fallait aller de l'avant. »
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1950
Quelques mois plus tard, Geer le rejoignit.
Avant de se rendre quelques mois en Corse, il note :
« Pour moi, il est extrêmement difficile d'exprimer ce que je veux. Je vis et je connais l'enthousiasme. Ma peinture est une lutte, ce que je comprends avec ma tête ne m'émeut pas. Cela ne vit pas, cela n'a pas de sang, pas de chaleur. »
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Bram Van Velde ne travaillait jamais. Le plus clair de son temps, il le passait à ne rien faire.
Assis dans l'angle d'une pièce ou à l'ombre d'un arbre, il restait des heures et des heures inoccupé, le regard perdu dans le vide.
« Le plus difficile, c'est lorsqu'on ne peut rien faire, qu'il ne reste plus qu'à attendre. »
Ces longues heures il les passait donc à attendre. À attendre que s'empare de lui le besoin de peindre.
Il savait que la moindre occupation n'aurait pu que repousser l'apparition de ce besoin et il n'ignorait pas non plus que la volonté ne pouvait le susciter.
Il s'abandonnait donc au vide du temps, à ces interminables journées qui n'apportaient rien.
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Bram van Velde ne se mettait à peindre que lorsqu'un profond besoin l'y contraignait.
Au cours de cette attente qui pouvait durer des semaines, des mois, une énergie s'était accumulée en lui, et c'est cette énergie qui le poussait à entreprendre une toile.
« La peinture ne m'intéresse pas. Ce que je pense est en dehors de la peinture. »
Ce qu'il peignait, c'était son attente, son affût, ce travail qu'il accomplissait sur lui-même en vue d'éliminer ce qui s'opposait au surgissement de la vie.
Mais il avait aussi à traduire une réalité plus profonde.
« La toile est liée à un drame fondamental. »
Quel était ce drame ?
Ce drame était celui que connaît tout être possédé par une ardente faim d'absolu.
Il brûle de vivre ces moments qui le projetteront hors du temps, mais lorsqu'il se penche sur lui-même, il est renvoyé à ses limites, ses peurs, son opacité, à tout ce qui l'emprisonne.
Au lieu d'accéder à la plénitude, la liberté, la lumière, il demeure en cet exil auquel il voudrait tant mettre fin.

1972
Dans la mesure où ce qu'il désirait ardemment atteindre lui était refusé, Bram van Velde avait une conscience aiguë de tout ce qui nous enferme et nous enchaîne.
Il était de la famille des Novalis, Holderlin, Baudelaire..., de ceux et celles qui, ne pouvant jouir de la félicité à laquelle ils aspirent, sont voués à la rongeante et inlassable douleur du manque.
Êtres tragiques, qui ne peuvent se satisfaire de l'existence telle qu'elle s'offre à nous, et qui sont en permanence tendus vers ce qui ne leur est que rarement accordé.
« Dire le rien, la misère. Quand je revois une toile récente, la souffrance qui s'y trouve, c'est à peine supportable. »
Mais ce qui se trame au sein de l'être intérieur est imprévisible.
Il traverse des terres arides, il sent qu'il est perdu, que rien n'est à espérer, et soudain, d'une manière inattendue, il bascule dans la joie.
Le mince filet d'eau vive devient subitement torrent, et c'est l'exultation.
« Pour moi, il est extrêmement difficile d'exprimer ce que je veux. Je vis et je connais l'enthousiasme. Ma peinture est une lutte, ce que je comprends avec ma tête ne m'émeut pas. Cela ne vit pas, cela n'a pas de sang, pas de chaleur. »
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Quand on considère l'ensemble de cette oeuvre, il apparaît à l'évidence qu'elle a été une lente conquête de la liberté et de la joie.
Au début, quand il vit à Worpswede, la peinture de Bram van Velde est impulsive, viscérale, véhémente. Lors de son long séjour à Paris, elle se fait moins violente. Les couleurs s'assourdissent, la construction est plus rigoureuse, en même temps que la toile devient plus énigmatique.
Puis au fur et à mesure que les années passent, les formes s'assouplissent et tout devient fluide. Insaisissable, toujours fuyante, « la vie est liquide », constate Bram.
Elle est désormais là, rendue visible sur la toile.
Progressivement, il délaisse la peinture à l'huile pour ne plus peindre que des gouaches.
La gouache lui offre plusieurs avantages : réalisée plus rapidement, elle favorise une plus grande spontanéité.
Elle permet en outre d'obtenir de subtiles transparences et une légèreté qui peuvent mieux rendre le climat intérieur auquel il est parvenu.
Sans doute peut-on considérer que c'est à partir de la soixantaine que Bram van Velde a produit ses oeuvres les plus importantes.
Longue a été sa marche vers la liberté. Cette liberté qui lui a permis de s'ouvrir toujours plus largement à la vie et de laisser celle-ci s'écouler sur la toile.

1980
« La peinture aide à voir. Elle fait de la vie, de la complexité de la vie, quelque chose que l'on peut voir. Elle rend visible ce quon ne sait voir. »

1980
DIAPORAMA
Pour réaliser cet article, je me suis largement inspiré du texte de Charles Juliet et Georges Duthuit, tiré du catalogue de Lithograpjies Originales publié aux Editions Maeght, 1993.