L'histoire d'Ariane met aux prises deux taureaux.
Vainqueur du taureau-Minotaure, Thésée, homme supérieur, lui est pourtant inférieur, écrit Gilles Deleuze.
Car il est l'esprit de négation, chargé d'épreuves comme un chameau. Aussi est-il finalement supplanté par Dionysos-taureau le Léger, l'artiste, l'affirmation pure et multiple.
La théorie de l'homme supérieur est une critique qui se propose de dénoncer la mystification la plus profonde ou la plus dangereuse de l'humanisme.
L'homme supérieur prétend porter l'humanité jusqu'à la perfection, jusqu'à l'achèvement.
Il prétend récupérer toutes les propriétés de l'homme, surmonter les aliénations, réaliser l'homme total, mettre l'homme à la place de Dieu, faire de l'homme une puissance qui affirme et qui s'affirme.
Mais en vérité l'homme, fût-il supérieur, ne sait pas du tout ce que signifie affirmer. Il présente de l'affirmation une caricature, un travesti ridicules.
Il croit qu'affirmer c'est porter, assumer, supporter une épreuve, prendre en charge un fardeau.
La positivité, il l'évalue au poids de ce qu'il porte !
Aussi les animaux de l'homme supérieur ne sont-ils pas le taureau, mais l'âne et le chameau, bêtes du désert, habitant la face désolée de la Terre et qui savent porter.
Le taureau est vaincu par Thésée, homme sublime ou supérieur. Mais Thésée est très inférieur au taureau [...].
L'homme sublime ou supérieur vainc les monstres, pose les énigmes, mais ignore qu'affirmer n'est pas porter, s'atteler, assumer ce qui est, mais au contraire dételer, délivrer, décharger ce qui vit. Non pas charger la vie sous le poids des valeurs supérieures, même héroïques, mais créer des valeurs nouvelles qui soient celles de la vie, qui fassent de la vie la légère ou l'affirmative. [...]
Tant qu'Ariane aime Thésée, elle participe à cette entreprise de nier la vie. Sous ses fausses apparences d'affirmation, Thésée - le modèle - est la puissance de nier, l'Esprit de négation, le grand escroc. [...]
Ariane est la soeur, mais la soeur qui éprouve le ressentiment contre son frère le taureau.
Dans toute l'oeuvre de Nietzsche court un appel pathétique : méfiez-vous des soeurs. C'est Ariane qui tient le fil dans le labyrinthe, le fil de la moralité. Ariane est l'Araignée, la tarentule.
Ici encore Nietzsche lance un appel: «Pendez-vous à ce fil! ».
Il faudra qu'Ariane elle-même réalise cette prophétie (dans certaines traditions, Ariane abandonnée par Thésée ne manque pas de se pendre). [...] Abandonnée par Thésée, Ariane sent que Dionysos approche.
Dionysos-taureau est l'affirmation pure et multiple, la vraie affirmation, la volonté affinnative ; il ne porte rien, il ne se charge de rien, mais allège tout ce qui vit.
Il sait faire ce que l'homme supérieur ne sait pas : rire, jouer, danser, c'est-à-dire affirmer. Il est le Léger, qui ne se reconnaît pas dans l'homme, surtout pas dans l'homme supérieur ou le héros sublime, mais seulement dans le surhomme, dans le sur-héros, dans autre chose que l'homme. [...]
Seul Dionysos, l'artiste créateur, atteint à la puissance des métamorphoses qui le fait devenir, témoignant d'une vie jaillissante: il porte la puissance du faux à un degré qui s'effectue non plus dans la forme, mais dans la transformation - « vertu qui donne », ou création de possibilités de vie : transmutation.
La volonté de puissance est comme l'énergie, on appelle noble celle qui est apte à se transformer.
Sont vils, ou bas, ceux qui ne savent que se déguiser, se travestir, c'est-à-dire prendre une forme, et se tenir à une forme toujours la même.
Gilles Deleuze, Critique et Clinique, PUF, 1993, pp. 126-133.
/http%3A%2F%2Fahp.li%2Fd5f02a80364dc85ae8a2.jpg)