En ce moment a lieu au Musée d'Orsay l'exposition "Crime & Châtiment", c'est l'occasion de (re)lire ce petit chef d'oeuvre d'humour noir:
"De L'Assassinat Considéré Comme Un Des Beaux-Arts"
de Thomas de Quincey, auteur anglais du XIXème siècle dont l'oeuvre influencera notamment Swinburne, Baudelaire etc...
En rédigeant cette macabre fantaisie, l'auteur tentait d'exorciser ses propres démons et d'échapper ainsi aux obsessions morbides dont il souffrait.
Le narrateur y tient une conférence au sein d'une singulière société intitulée "Société des Connaisseurs en Meurtre", mais que l'on pourrait plus justement qualifier de:
"Société pour l'encouragement au Meurtre"
et dont les membres "font profession d'être des curieux de l'homicide; des amateurs et des dilettantes touchant les divers modes de carnage; en bref des zélateurs de l'assassinat".
Après une introduction justificative et bien que se défendant de n'avoir jamais mis personnellement en pratique les principes de son discours, c'est avec une certaine jubilation pour ne pas dire une jubilation certaine qu'il nous décrit les faits divers sanglants qui font la une de la presse à scandale de son époque, et comme la quantité et la qualité de ces anecdotes criminelles semblent ne pas suffire à son auditoire, il y ajoute des oeuvres d'imagination, insinuant par là que si le crime n'a pas eu lieu, c'est plus par faute de goût que par manque d'acteur ou de mobile, les conditions requises pour un assassinat commis dans les "règles de l'art" étant présentes dans la plupart des cas.
Par ce procédé, Thomas de Quincey prend un malin plaisir à passer au fil de l'épée tout ce que son siècle et les précédents comptent de philosophes et de penseurs:
Descartes, Spinoza, Hobbes, Malebranche, Leibniz, Kant, tous y passent, chacun selon l'imaginaire de l'auteur en quête du crime parfait.
De Quincey était obsédé par l'idée de mort, en particulier la mort subite parce qu'elle ne permet pas de se préparer à se présenter devant Dieu (De Quincey était croyant)
Quelques extraits:
"Avant de commencer, permettez-moi de dire un mot ou deux de certains bourreaux de vertu qui affectent de parler de notre société comme si elle était à quelque degré de tendance immorale.
Immorale! Jupiter me protège, messieurs, que veut-on dire par là?
Je suis pour la moralité, et le serai toujours, ainsi que pour la vertu et tout ce qui s'ensuit;
et j'affirme positivement et affirmerai toujours (quoi qu'il en doive résulter) que l'assassinat est une ligne de conduite indécente, hautement indécente :
je n'hésite pas à déclarer que tout homme qui pratique l'assassinat a nécessairement des façons de penser fort incorrectes et des principes franchement erronés.
/.../
Mais quoi! Toute chose, en ce monde, a deux anses. L'assassinat, par exemple, peut être saisi par son anse morale... et c'est là, je le confesse, son côté faible; mais on peut aussi en traiter esthétiquement, comme disent les Allemands, c'est-à-dire par rapport au bon goût."
"Le premier assassinat vous est familier à tous. En tant qu'inventeur de l'assassinat et que le père de l'art, Caïn dut être un génie de premier ordre. Tous les Caïns furent des hommes de génie."
"...Dans ces assassinats de princes et d'hommes d'État, il n'y a rien qui excite notre étonnement : d'importants changements dépendent souvent de leur mort, et, de l'éminence où ils se tiennent, ils sont particulièrement à la vue de tout artiste possédé du désir ardent d'obtenir effet théâtral. Mais il y a une autre classe d'assassinats en vigueur depuis le début du XVIIe siècle, qui en vérité me surprend : je veux dire les assassinats de philosophes. Car, messieurs, c'est un fait qu'au cours des deux derniers siècles, tout philosophe éminent a été assassiné ou du moins s'est vu tout près de l'être; tant et si bien que, si un homme se prétend philosophe et qu'on n'ait jamais attenté à sa vie, vous pouvez être assuré qu'il n'a pas d'étoffe; et je tiens en particulier pour une objection sans réplique (à supposer qu'il nous en faille une) à la philosophie de Locke le fait qu'il ait promené sa gorge sur lui en ce monde pendant soixante douze ans sans que personne ait jamais condescendu à la lui couper. Comme ces cas de philosophes ne sont pas fort connus et qu'ils sont en général bien composés et de bonne facture, je ferai ici une digression sur ce sujet, dans le dessein principal de faire montre de mon savoir."
"Il serait temps à présent que je dise quelques mots des principes de l'assassinat en vue de diriger non votre pratique, mais votre jugement.
Pour les vieilles femmes et la tourbe des lecteurs de journaux, ils se satisfont de n'importe quoi, pourvu que ce soit assez sanglant.
Mais un esprit sensible exige quelque chose de plus..."
"Quant à la personne, je tiens pour évident que ce doit être un homme de bien, parce que, si ce ne l'était pas, elle pourrait elle-même, n'est-ce pas, projeter un assassinat au même moment, et ces luttes « où le diamant taille le diamant » bien qu'assez satisfaisantes si rien de mieux n'émeut, ne sont pas en vérité ce qu'un critique peut se permettre d'appeler des assassinats.
Je pourrais mentionner des gens (je ne cite aucun nom) qui ont été tués par d'autres gens, dans une allée obscure, et jusque-là tout paraîtrait correct ; mais, à y regarder de plus près, le public s'est avisé que la partie tuée, au même moment, méditait de voler son assassin, tout au moins, et peut-être de le tuer si elle s'était trouvée assez forte.
Toutes les fois que tel est le cas, ou que l'on peut penser que tel est le cas, adieu les effets originaux de l'art.
Le but final de l'assassinat considéré comme un art est en effet précisément le même que celui de la tragédie selon Aristote, c'est-à-dire « de purifier le coeur au moyen de la pitié ou de la terreur ».
Or, s'il peut y avoir terreur, comment pourrait-il y avoir aucune pitié devant un tigre détruit par un autre tigre ?"
"Le monde en général, Messieurs, est très épris de sang ; tout ce qu'il désire dans un meurtre c'est une effusion copieuse de sang, un étalage éclatant en cela lui suffit.
Mais le connaisseur éclairé a le goût plus raffiné ; de notre art, comme de tous les autres arts libéraux, quand on les possède à fond, le résultat est d'humaniser le coeur..."
"Et maintenant, messieurs, en guise de conclusion, permettez-moi de désavouer solennellement, une fois de plus, toute prétention au rôle de professionnel.
Je n'ai de ma vie tenté aucun assassinat, si ce n'est en l'an 1801 sur la personne d'un matou; et encore l'affaire tourna-t-elle autrement que je ne l'avais prévu.
Mon but, je l'avoue, était bel et bien d'assassiner.
...
et je dégringolai mon escalier en quête de Minet, à une heure du matin, par une nuit obscure, avec l'animus et sans doute avec l'apparence démoniaque d'un assassin.
Mais lorsque je le découvris, il était en train de chaparder dans la dépense du pain et d'autres vivres.
Or, ceci imprimait un tour nouveau à l'affaire; car, étant donné qu'on était en temps de disette générale et que les chrétiens eux-mêmes étaient réduits à faire usage de pain de pomme de terre, de pain de riz et d'autres aliments de ce genre, c'était trahison caractérisée chez un matou que de gâcher du bon pain de froment comme il le faisait.
Ce devint instantanément un devoir patriotique que de le mettre à mort..."
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Cet essai à la fois morbide et drolatique a-t-il guéri l'auteur de ses troubles obsessionnels, j'en doute, compte tenu de son régime alimentaire (Cf "Les Confessions d'un mangeur d'opium")
Peu importe, il a donné au Roman noir anglais du XVIIIè l'humour et la légèreté qui lui manquait (Cf "Le Moine" de Lewis, ou "Melmoth" de Maturin) et à chacun d'entre nous l'espoir de devenir un jour "artiste" ![]()
Depuis, les artistes ont traversé la manche pour nous distraire aussi, depuis Landru jusqu'à Violette Nozière en passant par Pierre Rivière ou les soeurs Papin.
On commençait à s'ennuyer en France depuis le procès de Gilles de Rais, tant il est vrai que "bien souvent, le criminel n'est pas à la hauteur de son acte" (Nietzsche)
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