Par Minotaure
SADISME
Le mot apparaît dans le dictionnaire en 1834, vingt ans après la mort du Marquis.
Juste après les mots sade et sadinet.
Sade, adjectif du latin sapidus, voulait dire alors - le mot aujourd'hui, a vieilli et succombé, sans doute, à son envahissant homonymes « agréable et gracieux », le contraire de maussade, tout simplement.
« Les femmes... qui gentes en habits et sades en façons », chantait Henri de Régnier qui évoquait aussi, face à l'éclat d'une dame pâle, les charmes d'une « brunette sadinette ».
De l'« aberration épouvantable de débauche ; système monstrueux et anti-social qui révolte la nature » (Boiste, 1839) au « plaisir érotique qui se place sous la dépendance de la souffrance d'autrui » (Manuel de psychiatrie de Porot, 1952), le mot sadisme va connaître la fortune de ces néologismes dont le sens déborde son acte de naissance jusqu'à devenir une boîte de Pandore, fourre-tout, exutoire d'une langue incapable de faire face à un monde qui court et ne l'attend pas.
La fortune est d'abord littéraire.
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Flaubert et Ste-Beuve
Flaubert, en 1862, reproche à Sainte-Beuve d'avoir parlé à son propos d'une « pointe d'imagination sadique » :
« Un tel mot de vous devient presque une flétrissure, écrit-il, ne soyez donc pas étonné si un de ces jours vous lisez dans quelque petit journal diffamateur M. Gustave Flaubert est un disciple de Sade. »
Verlaine, qui compare, les Fleurs du mal « aux étranges vers que ferait / un Marquis de Sade discret / qui saurait la langue des anges » projette, en 1873, d'écrire « un Roman sadique » (?)
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Verlaine et Baudelaire
et Huysmans, reprenant la thèse des frères Goncourt qui voyaient dans « l'obsession » flaubertienne de Sade a le dernier mot du catholicisme, la haine du corps », parlera, dans "A rebours" et son portrait du dandy, du sadisme qui « gît dans l'inobservance des préceptes catholiques qu'on suit même à rebours, commettant, afin de bafouer plus gravement le Christ, les péchés qu'il a le plus expressément maudits : la pollution du culte et l'orgie charnelle. »
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Huysmans et les Goncourt
Parallèlement, le mot dérivait doucement vers une acceptation plus clinique :
de tels excès blasphématoires ne pouvaient qu'être oeuvre de fou, de détraqué.
En 1886, apparaissait dans la Psychopathia Sexualis du docteur Krafft-Ebing le terme sadisme, au détriment de celui jusqu'alors utilisé d'algolagnie (doloro-volupté).
La parution des livres de Sacher-Masoch et en particulier de la Vénus à la fourrure en 1870, allait précipiter la descente simultanée du sadisme et du masochisme aux enfers de la psycho-pathologie.
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Krafft-ebing et Sacher-Masoch
En 1901, c'est un docteur, Eugen Dühren, qui préfaçait la première édition des 120 Journées de Sodome (il fallait bien une sommité de la Faculté pour présenter un tel délire) et définissait doctement « Le sadisme est la relation cherchée à dessein, ou s'offrant par hasard, entre l'excitation et la jouissance sexuelles et la réalisation véritable ou seulement symbolique (imaginaire, illusoire) d'événements terribles, de faits épouvantables, etc. »
Freud lui-même aura du mal à y voir clair: après avoir fait du masochiste l'alter ego du sadique, il fera machine arrière pour ne plus conserver que l'aspect infantile du sadisme (les fameux stades sadique-anal et sadique-oral).
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Eugen Dühren et Sigmund Freud
Dans les mêmes années, Proust portera à son comble la confusion en faisant de Charlus un héros sadique qui va se faire fouetter dans une maison spécialisée (le sadique est donc aussi maso), où il connaîtra « le plaisir sadique de se mêler à une vie crapuleuse».
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Marcel Proust et le Dr Hesnard
Pointe le nez ici une assimilation du mot à l'immoralité des classes dangereuses. La porte est ouverte au docteur Hesnard et à sa vision du sadisme comme « grand agent de subornation de l'éthique », gangrène profitant des guerres, des révolutions et du crime organisé, et dont l'un des derniers avatars sera le Salo de Pasolini ou le Portier de nuit de Liliana Cavani.
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La postérité psychanalytique du sadisme sera plus prudente, plus silencieuse aussi, Lacan se chargeant de l'autocritique générale :
« Que l'oeuvre de Sade anticipe Freud, fut-ce au regard du catalogue des perversions, est une sottise, qui se redit dans les lettres, de quoi la faute, comme toujours, revient aux spécialistes. »
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Jacques Lacan et Gilles Deleuze
A sa suite, Gilles Deleuze, dans Présentation de Sacher-Masoch, écrira qu'il faut tout revoir et recommencer par la lecture des oeuvres de Sade et Masoch, c'est-àdire a par un point situé hors de la clinique, le point littéraire, d'où les perversions furent nommées ».
Remettant en cause l'entité S.M., ce « monstre sémiologique », Deleuze saluait dans le sadisme et le masochisme « deux grandes entreprises de constestation, de renversement radical de la loi ».
Il semblerait donc que l'invraisemblable bricolage idéologico-médico-légal ait perdu du terrain.
N'empêche que l'essentiel reste : la vox populi, celle qui fait parler les juges, les policiers, les journalistes et les citoyens du « crime d'un sadique », renvoyant au dictionnaire des accessoires folkloriques des mots comme satyre ou maniaque. Et ça, on aura beau rameuter autour de la dépouille pourtant réhabilitée de l'embastillé les plus prestigieuses plumes, on voit mal comment ça pourrait disparaître. C'est peut-être même le seul moment où, s'il n'y a pas de honte à aimer Sade et à le crier sur tous les tons, il est peut-être encore difficile de s'appeler aujourd'hui, Elzéar, Hugues, Marie-Laure, Marie-Aigline ou Thibault de Sade.
(Antoine de Gaudemar)
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