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L'affaire Sade (1956-1957)

L'affaire Sade (1956-1957)
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Exposé succint

 

L'édition des oeuvres Complètes du Marquis de Sade, commencée en 1947 Par les Editions Jean-Jacques Pauvert, comprend aujourd'hui 24 volumes


 

Les oeuvres de Sade n'avaient jamais été réunies jusqu'ici. Les Crimes de l'Amour n'avaient eu qu'une édition en 1800. Aline et Valcour, deux éditions, en 1793 et 1883. Juliette, La Nouvelle Justine, et La Philosophie dans le Boudoir, plusieurs fois condamnées, n'étaient jamais sorties de la clandestinité. Les 120 Journées de Sodome, en 1931, avaient été tirées à très petit nombre. En 1947, on ne trouvait en librairie que Justine, les Historiettes, Contes et Fabliaux, Zoloé, et une édition très fautive du Dialogue entre un Prêtre et un moribond.
 

Le but de cette édition étant de faciliter l'accès du public intellectuel à des oeuvres jusqu'ici réservées aux riches acheteurs des éditions clandestines anciennes ou modernes, le tirage moyen des volumes fut de 2.000 exemplaires. Un tirage plus restreint aurait considérablement augmenté le prix des oeuvres Complètes qui furent mises en circulation au prix d'environ 1000 francs le volume.
 

Aucun des volumes ne comportait d'illustration autre que la reproduction de pages de titre d'éditions originales, ou de feuilles de manuscrit. La présentation en était volontairement discrète et sévère. Chaque ouvrage comportait une préface ou une note bibliographique.

 

 

En 1954 et 1955, ayant eu à connaître de cette publication, la Commission du Livre, considérant que ces volumes « mêlaient à des propos sur la société du temps, des descriptions de scènes d'orgies, des cruautés les plus répugnantes, et des perversions les plus variées, et contenaient intrinsèquement un ferment détestable et condamnable pour les bonnes moeurs », émit l'avis qu'il y avait lieu à poursuites pour quatre titres:
La Philosophie dans le Boudoir, La Nouvelle Justine, Juliette, Les 120 Journées de Sodome.
Le procès eut lieu le 15 décembre 1956 devant la XVIIe Chambre correctionnelle de Paris. Le jugement fut rendu le 10 janvier suivant.

 

 

L'acte d'accusation

 

 

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Vous vous appelez Pauvert Jean-Jacques, vous êtes né le 8 avril 1926, vous n'avez jamais été condamné.
Vous faites l'objet de deux poursuites : la première pour les faits suivants : Vous êtes poursuivi pour avoir, à Paris, en 1953 et 1954, antérieurement au 24 septembre 1954, depuis temps non prescrit, étant gérant de la Société d'Editions Librairie Jean-Jacques Pauvert, fabriqué et détenu en vue de faire commerce ou distribution, transporté, vendu, mis en vente, distribué ou remis en vue de la distribution, des ouvrages qui sont respectivement intitulés : La Philosophie dans le Boudoir, Les 120 journées de Sodome, La Nouvelle Justine ou les malheurs de la Vertu, tous contraires aux bonnes moeurs et ayant fait l'objet, en 1954, d'un avis de la Commission Consultative Spéciale.

 

La deuxième poursuite, dans des conditions similaires, est motivée de la façon suivante :
Vous êtes poursuivi pour avoir, dans le même temps non prescrit et en cette même qualité de gérant de la Société d'Editions Librairie JeanJacques Pauvert, vendu, distribué, diffusé ou remis en vue de la distribution, un ouvrage intitulé : Histoire de Juliette ou les Prospérités du Vice qui est considéré comme contraire aux bonnes moeurs et qui a fait l'objet, le 16 décembre 1955, d'un avis de la Commission Consultative Spéciale, qui est exigé par l'article 125 du décret.

 

Cette poursuite est la conséquence d'une édition que vous avez entreprise des oeuvres complètes du Marquis de Sade. Vous avez, en effet, édité les ouvrages suivants : Oxtiern, pièce en trois actes, tirée à 1.000 exemplaires.
 

Vous avez édité l'Histoire de Juliette à 475 exemplaires, Les Crimes de l'Amour à 2.000 exemplaires, La Philosophie dans le Boudoir à 475 exemplaires, Les 120 journées de Sodome à 475 exemplaires, La Nouvelle Justine à 475 exemplaires, Le Dialogue entre un prêtre et un moribond à 2.000 exemplaires, Les Infortunes de la Vertu à 2.000 exemplaires, Zoloé à 2.000 exemplaires, Justine à 2.000 exemplaires, Aline et Valcour à 2.000 exemplaires.

 

Et, comme je viens de vous le notifier, l'acte d'accusation vous reproche d'avoir édité des ouvrages qui sont contraires aux moeurs.

 

L'affaire Sade (1956-1957)

 

La déposition de Jean Paulhan

 

 

 

Maurice Garçon (avocat): Je voudrais que M. Paulhan, qui est très au courant de ce sujet, car il a lui-même écrit un certain nombre d'études sur le Marquis de Sade, nous dise ce qu'il pense de l'outrage aux mœurs que pourrait constituer l'édition de M. Pauvert.

 

Jean Paulhan: J'ai eu à écrire pour la Sorbonne une petite thèse sur le Marquis de Sade, de sorte que je connais assez bien son oeuvre. Elle me paraît assez importante, et historique, puisque tous les écrivains ou presque tous les écrivains du XIXe siècle, ceux qui sont représentatifs, sont sortis du Marquis de Sade, à partir de Lamartine, qui reconnaît que sans la lecture du Marquis de Sade à dix-neuf ans, il n'aurait jamais écrit ses poèmes, en continuant évidemment par Baudelaire et par des philosophes étrangers comme Nietzche.
Il est certain que Sade est venu à une époque où une sorte de philosophie un peu molle admettait sans réserve que l'homme était bon et qu'il suffisait de le rendre à sa nature pour que tout se passe bien. De là, Sade a été conduit, par contraste, à démontrer que l'homme était méchant, et à démontrer dans le détail, de toutes les façons, cette méchanceté qu'il a fait reposer le premier dans la sexualité, ce que Freud et d'autres reprendront plus tard.
L'importance de Sade, à la fois comme écrivain - c'est un très grand écrivain - que comme philosophe, me paraît si considérable qu'interdire les livres de Sade reviendrait à peu près, étant donné que nous lisons tous les jours des oeuvres de ses disciples, à interdire le livre et à permettre la même chose dans des journaux quotidiens. Il y aurait là quelque chose d'extrêmement choquant.

 

Le President: Vous trouvez qu'il y a une commune mesure entre la philosophie de Sade et celle des journaux quotidiens ?

Jean Paulhan: Non, ce que je veux dire, c'est que les journaux quotidiens vulgarisent ce qui est dans le livre à l'état pur, exactement comme les écrivains du XIXe siècle, à commencer par Lamartine et à continuer, si vous voulez, par Freud et Nietzche, ont vulgarisé l'oeuvre du Marquis de Sade. Il y a quelque chose de très pur, de très violent dans la vie du Marquis de Sade, quelque chose qui est même choquant mais qui est tout de même la raison de tout le reste.

 

Le President: Je voudrais que vous nous expliquiez où vous voyez la pureté de cette philosophie, qui me paraît destructrice.

Jean Paulhan: Il y a la pureté de la destruction. C'est Saint-Just qui a dit...

 

Le President: Vous trouvez que la pureté de cette destruction n'est pas dangereuse pour les moeurs ?

Jean Paulhan: Elle est dangereuse. J'ai connu une jeune fille qui est entrée au couvent après avoir lu les oeuvres de Sade, et parce qu'elle les avait lues.

 

Le President: Vous trouvez que c'est un mauvais résultat que d'être entrée au couvent?

Jean Paulhan: Je constate que c'est un résultat.

 

Le President: Si nous nous plaçons dans le domaine courant, cette férocité sur laquelle je ne veux pas épiloguer, bien sûr, qui se résume en détruisant tout, tout ce qu'il peut y avoir d'honorabilité dans la famille, de respect de la morale, vous trouvez qu'il n'y a pas de danger à la rendre publique ?

Jean Paulhan: Monsieur le Président, c'est ce qu'on a dit de Freud, quand on a commencé à connaître la férocité de Freud.

 

Le President: Il faudrait donc faire abstraction de tout ce qui constitue l'exemple des principes philosophiques développés par Sade. Je ne parle pas de ces scènes qui sont abominables et qui sont lassantes aussi bien par leur nombre que par leurs descriptions.

Jean Paulhan: L'exemple est effrayant, Monsieur le Président.

 

Le President: Mettre en pratique ces théories philosophiques par ces exemples, par ces descriptions de scènes, qui sont longues, si l'on en juge par la quantité de volumes dans lesquels elles sont développées, vous ne considérez pas que cela constitue un danger?

Jean Paulhan: Je ne le pense pas du tout ; il est très difficile de démontrer que l'homme est méchant sans le montrer à l'état de méchanceté.

 

Le President: Vous croyez qu'on a besoin de souligner tous ces raffinements de cruauté qui ont constitué ce qu'on appelle le sadisme. Vous trouvez que cela est normal et que même quand ce n'est pas expurgé il n'y a pas de danger ?

Jean Paulhan: Je relisais avant-hier la Bible. C'est un livre effrayant ! Tous les gens du village qui se précipitent autour de la maison où Loth recevait des étrangers, pour les « connaître », comme dit la Bible.

 

Le President: Je vais vous poser la question d'une façon plus brutale. Vous auriez, vous, une jeune fille, vous préféreriez lui donner à lire le Marquis de Sade plutôt que la Bible ?

Jean Paulhan: Je n'ai pas du tout dit cela ; mais je ne lui laisserais lire la Bible qu'avec précaution.

 

Le President: Laissons la Bible, qui n'est pas en cause, ou plutôt c'est vous qui l'y mettez. Je réserve ma question au Marquis de Sade. Vous ne voyez aucun inconvénient à ce que ses oeuvres soient mises entre les mains d'une jeune fille ou d'un jeune homme ?

Jean Paulhan: Je crois qu' elles sont dangereuses pour les raisons que j'ai dites tout à l'heure. Le découragement, le dégoût qu'inspire l'oeuvre de Sade peuvent conduire celui qui le lit à se réfugier dans quelque couvent. Je crois qu' il y a là un danger, mais c'est un danger éminemment moral.

 

Le President: C'est un danger éminemment moral ; mais s'il entraîne ou s'il risque d'entraîner une corruption ?

Jean Paulhan: N'importe quel livre risque d'entraîner une corruption. Baudelaire risque d'entraîner toutes les corruptions possibles.

 

Le President: Il y a tout de même une nuance ; les poèmes de Baudelaire...

Jean Paulhan: Je ne crois pas, Monsieur le Président. Baudelaire me paraît beaucoup plus insinuant, beaucoup plus habile.

 

Le President: Vous trouvez que les points sur les i qu'il y a dans Sade ne sont pas plus dangereux que les insinuations.

Jean Paulhan: Il y a quelque chose qui repousse...

 

Le President: Nous sommes d'accord. Vous ne trouvez pas que ce soit dangereux comme exemple ?

Jean Paulhan: Non, parce que c'est un exemple qui se propose comme n'étant pas à suivre.

 

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L'affaire Sade (1956-1957)

 

La déposition de Georges Bataille

 

 

 

Maurice Garçon (avocat): Je crois, Monsieur le Président, que le témoin a fait beaucoup d'études relatives aux oeuvres du Marquis de Sade. Je voudrais qu'il vous dise ce qu'il pense de la publication qui en a été faite par M. Pauvert et de ses résultats, de ce qu'elle peut constituer, dans quelle mesure, dans son esprit, cette publication, telle qu'elle se présente, bien entendu, constitue un outrage aux bonnes moeurs.

 

 

Georges Bataille: Il y a deux aspects à cette publication. Il y a un aspect qui touche les descriptions faites par Sade ; mais il y a aussi un aspect démonstratif. En ce qui concerne les études auxquelles Me Maurice Garçon vient de faire allusion, c'est de cet aspect démonstratif que le me suis occupé exclusivement et auquel j'ai attribué une importance qui m'a paru devoir être doublement soulignée.
En effet ce qu'a innové le marquis de Sade, parce que personne ne l'avait dit avant lui, c'est que l'homme trouvait une satisfaction dans la contemplation de la mort et de la douleur. Cela peut être considéré comme condamnable et je m'inscris dans ce sens. Je considère comme parfaitement condamnable la contemplation de la mort et de la douleur ; mais si nous tenons compte de la réalité, nous nous apercevons que si condamnable que soit cette contemplation, elle a toujours joué un rôle historique considérable. J'estime que du point de vue moral il est extrêmement important pour nous de savoir, étant donné que la morale nous commande d'obéir à la raison, quelles sont les causes possibles de la désobéissance à cette règle. Or Sade a représenté pour nous un document inestimable, en ce sens qu'il a su développer et rendre sensible la cause la plus profonde que nous avons de désobéir à la raison.
Si nous considérons que cette désobéissance éclate dans les guerres et dans l'histoire, nous ne pouvons pas négliger ce fait.
Vous me direz que nous avons d'autres documents qui plaident dans le même sens que Sade, mais en le démontrant par des témoignages et des documents, au lieu de le dire. Les documents médicaux-légaux d'une part, les documents ethnographiques d'autre part, les documents historiques nous montrent que l'homme a toujours trouvé une satisfaction dans la contemplation de la mort et de la douleur. Seulement ce que je tiens à faire observer ici, c'est que ces documents se trouvent sous de nombreuses formes - après tout toute l'histoire joue dans le même sens - tandis qu'au contraire l'oeuvre de Sade est unique ; l'oeuvre de Sade contraste avec tout ce qui l'a précédée. Sade est un homme qui a voulu non seulement dépeindre - et certainement il a voulu cela - dépeindre le plaisir, mais il a voulu dépeindre aussi le dilemme où était enfermé un homme qui vivait dans une société pour laquelle les provocations de la mort et de la douleur n'étaient pas rares, une société où l'injustice régnait encore.
Il s'est certainement trouvé en présence d'une contradiction, en ce sens qu'il n'a trouvé d'excuse à ses crimes, ou plutôt à ses velléités de crimes, que dans la société dans laquelle il a vécu. Cette société, il la combat, mais cependant il a participé à son esprit criminel. Mais toujours est-il que son oeuvre mérite autre chose, je crois, que le jugement de simple pornographie qu'on serait tenté de lui attribuer, au premier abord, et qui est d'autant moins justifié que la plupart du temps, n'importe qui s'essayant à la lecture de Sade se trouve plutôt soulevé d'horreur.
Il est certain que ce n'est pas le sens que la lecture de Sade peut prendre actuellement. Actuellement nous ne devons retenir que la possibilité de descendre par Sade dans une espèce d'abîme d'horreur, abîme d'horreur que nous devons connaître, qu'il est en outre du devoir en particulier de la philosophie - c'est ici la philosophie que je représente - de mettre en avant, d'éclairer et de faire connaître, mais non pas, je dirai, d'une façon très générale. Il est certain en effet que la lecture de Sade ne peut être que réservée. Je suis bibliothécaire ; il est certain que je ne mettrai pas les livres de Sade à la disposition de mes lecteurs sans aucune espèce de formalité. Mais la formalité nécessaire, demande d'autorisation au conservateur, étant accomplie, les précautions voulues étant prises, j'estime que pour quelqu'un qui veut aller jusqu'au fond de ce que signifie l'homme, la lecture de Sade est non seulement recommandable, mais parfaitement nécessaire.

 

 

Le President: Il faudrait donc distinguer, dans les livres de Sade, entre d'une part la philosophie que vous évoquez, et d'autre part les scènes dont le caractère est indiscutable, nous n'avons pas besoin d'insister là-dessus. Mais même en ce qui concerne cette philosophie, lui trouvez-vous un caractère édifiant ? Comme je le disais tout à l'heure, elle est absolument destructrice ; elle ne laisse rien subsister de ce qui peut être la base ou la convention fondamentale de la morale. Vous êtes d'accord là-dessus ?

Georges Bataille: J'en suis tout à fait d'accord.

 

Le President: Ne trouvez-vous pas qu'il est pernicieux de répandre cela dans le public? Vous vous rendez compte de l'effet que cela peut produire, peutêtre pas sur des esprits cultivés, sur des esprits déjà exercés, mais dans un public qui comporte de nombreuses catégories de gens différents, de culture différente. Encore une fois je laisse à dessein de côté les descriptions de scènes qui ne se discutent même pas, mais même en ce qui concerne la philosophie de Sade, vous trouvez qu'elle peut avoir un caractère édifiant?

Georges Bataille: Je pense que sa lecture ne peut pas être pernicieuse étant donné que dès l'abord nous sommes en présence de documents analogues à des documents médico-légaux.

 

Le President: Je vous parle au point de vue du public. Même en faisant abstraction de toute cette série de scènes et de descriptions dont je ne fais même pas état, en nous plaçant simplement sur le terrain philosophique que vous avez évoqué, vous pensez que ces livres ne présentent pas
de dangers, qu'il n'y a pas de danger à les répandre dans le public, étant donné les thèses philosophiques qui y sont développées.

Georges Bataille: Il me semble que pour l'esprit commun il ne peut s'agir que de curiosités monstrueuses.

 

Le President: Au point de vue de l'immoralité, que reste-t-il de cela ? C'est l'apologie du vice. Vous connaissez à fond toutes ces descriptions qui détruisent ce qui reste de la morale sociale, qui font valoir que la morale sociale ne paie pas, qu'en somme il vaut mieux s'orienter vers la violence, vers le vol, parce que cela rapporte, parce que cela procure un bénéfice certain. Vous ne trouvez pas que c'est d'une exemplarité extrêmement dangereuse?

Georges Bataille: Il me semble que les publications qui sont mises en avant...

 

Le President: Vous allez répondre par un biais alors que je voudrais une réponse précise. Nous ne parlons pas des autres publications, nous ne parlons que de celle-ci. Même en ne se fondant que sur les théories philosophiques que vous avez évoquées, vous ne trouvez pas que donner de la publicité à un ouvrage comme celui-là et le répandre dans le public peut être éminemment pernicieux ?

Georges Bataille: Je pense que la plupart des gens qui ont acheté aux Editions Pauvert, étant donné le prix qu'ils les ont payées, les oeuvres de Sade, ne pouvaient pas y mettre la curiosité malsaine que vous craignez, mais une curiosité d'érudits.

 

Le President: Vous me répondez d'une façon indirecte, en me retournant ce que je vous demandais. Vous me dites qu'étant donné le prix qu'il fallait la payer, cette édition ne pouvait s'adresser qu'à une minorité d'érudits. Mais je vous parle, moi, de la majorité. Ne croyez-vous pas que quand on parle du public il faut en envisager la majorité et non pas une minorité quelle qu'elle soit? Je pourrais aussi bien vous dire que même s'il s'agissait d'une édition bon marché, dès l'instant qu'elle s'adresserait à un public d'érudits ou de gens avertis, on pourrait dire qu'elle n'est pas dangereuse.
Répandre une oeuvre comme celle-là dans le public, avec cette apologie constante du vice, qui ne laisse rien subsister des bases de la morale, vous ne croyez pas que cela peut constituer un danger?

Georges Bataille: Il me semble que non. Je dois dire que j'ai une confiance assez grande dans la nature humaine.

 

Le President: Je vous en félicite, Monsieur. Vous avez un optimisme qui vous fait honneur.
Je vous remercie.

 

 

L'affaire Sade (1956-1957)

 

Lettre de Jean Cocteau

 

 

 

Maurice Garçon (avocat): Voici la lettre qu'envoie M. Jean Cocteau, qui avait été cité :

Jean Cocteau: Mon Cher Maître, Sade est un philosophe, et à sa manière un moralisateur...

 

Le President: C'est Jean Cocteau qui dit cela?

Maurice Garçon (avocat): Oui, Monsieur le Président.

 

Jean Cocteau: L'attaquer serait attaquer le Jean-Jacques des Confessions. Il est ennuyeux, son style est faible, et il ne vaut que par ce qu'on lui reproche.
Le moindre livre policier de la pudibonde Amérique est plus pernicieux que la plus audacieuse des pages de Sade.
En le condamnant, la France manquerait à son sacerdoce.

Le President: Je suis d'accord sur un point : c'est qu'il est ennuyeux.

Maurice Garçon (avocat): Sur ce point nous sommes tous d'accord.

 

 

L'affaire Sade (1956-1957)

 

Témoignage d'André Breton

 

 

 

André Breton: Le Marquis de Sade a pris soin de dire (et c'est une phrase bien souvent citée): « Je ne parle qu'à des gens capables de m'entendre; ceux-là seuls me liront sans danger. » Cette phrase, j'estime qu'on peut la prendre au pied de la lettre. Il ne parle, cela veut dire non seulement qu'il ne s'adresse qu'à - mais encore qû il n'a chance d'émouvoir au point d'influencer leur façon de penser et d'agir, que des êtres qualifiés à quelque titre pour atteindre d'emblée le contenu latent de ce qu'il dit. On sait, car ils ont tous tenu à en témoigner, que c'est le cas de grands poètes tels que Lamartine, Pétrus Borel, Baudelaire, Swinburne, Lautréamont, Apollinaire; d'écrivains qui ont le plus profondément fouillé l'âme humaine, tels que Stendhal, Nietzsche, Barbey d'Aurevilly. Il est significatif aussi que les exégètes de l'oeuvre de Sade (qui ne saurait être abstraite de sa vie) sont pour la plupart des hommes de science.
Des médecins, comme Eugen Düehren, comme Maurice Heine, y ont accordé une telle importance que ce sont eux qui ont pris l'initiative de publier ou republier ce qui en avait longtemps été perdu ou en était devenu introuvable. Les ouvrages qui, sous leur responsabilité, ont été mis ou remis ainsi en circulation sont bien souvent ceux dont le contenu manifeste, envisagé sous l'angle de la morale courante, provoquerait la plus grande réprobation.
Ils ont estimé, pour des raisons supérieures, qu'ils devaient passer outre, persuadés à juste titre que ce contenu manifeste, pour ceux qui s'en tiendraient à lui, serait de nature à provoquer la répulsion, non l'attraction, en tout cas - par ses excès mêmes - rebuterait les amateurs de publications licencieuses, qui sont légion. Le prétendu « poison » comporte donc, ici, son antidote :
Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts.
L'oeuvre de Sade se place ainsi dans sa vraie lumière, qui procède de celle de certains gnostiques, les Carpocratiens du second siècle de notre ère et, dans une moindre mesure, des Cathares, mais la prolonge loin devant nous.
On peut, je crois, s'en tenir à l'opinion de Charles Henry, par la suite directeur du Laboratoire de physiologie des sensations à la Sorbonne. Dans sa brochure, La Vérité sur le marquis de Sade, publiée en 1887, Charles Henry cite l'épigraphe derrière laquelle s'est retranché Sade :
On n'est pas criminel pour faire la peinture Des bizarres penchants qu'inspire la nature.
Il la commente ainsi: " Des adeptes de l'expérience en morale ne pouvaient conclure autrement. " II y a donc déjà soixante-dix ans que, pour un esprit comme celui-ci, Sade prenait figure, non plus de monstre de subversion dont il faut s'ingénier à effacer toute trace, mais bien de moraliste dont la leçon ne doit, à aucun prix, être perdue.
Je sais - pour le connaître personnellement - que Jean-Jacques Pauvert, en éditant les ouvrages pour lesquels il est incriminé, n'a obéi à d'autre mobile que de vouloir se faire l'exécuteur de ce jugement porté, tant au dix-neuvième qu'au vingtième siècle, par des esprits très différemment orientés mais qui présentent en commun cette caractéristique d'être aussi éclairés qu'éclairants. Pour le centenaire de Madame Bovary et des Fleurs du Mal, je ne doute pas que le Tribunal voudra bien lui en tenir compte. La culture, comme la liberté, étant à mes yeux une et indivisible, je témoigne, en mon âme et conscience, que, comme aucun autre, Jean-Jacques Pauvert remplit aujourd'hui son rôle et contribue grandement au rayonnement intellectuel de ce pays, quand il réédite Sade comme quand il réédite Littré.

 

 

L'affaire Sade (1956-1957)

 

Jugement (conclusion)

 

Maurice GARCON, avocat

 

Attendu en conséquence que le délit reproché à Pauvert est constitué ; Par ces motifs Statuant contradictoirement, condamne Pauvert à 80.000 francs d'amende et aux dépens, Ordonne la confiscation et la destruction de l'ouvrage saisi.

 

 

 

 

 Maurice GARCON s'est illustré dans de nombreux domaines : notamment, l'affaire NAUNDORF (descendant prétendu de Louis XVII), succession BONNARD, défenseur de l'Académie Goncourt.

 Il excella en tant qu' Avocat d'Assises et Avocat de lettres, d' ailleurs, il fut élu à l'Académie Française en 1946.

Sa parfaite, voire méticuleuse, connaissance des dossiers lui permettait de brosser un exposé simple des faits, et de poser des idées claires qui emportait la conviction.

 

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A
Création d'un forum consacré au Marquis. http://ptahoptet.forumcrea.com/index.phpVous êtes les bienvenusArnaud
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<br /> <br /> Merci, je met le forum en ligne sur ma page d'accueil<br /> <br /> <br /> <br />
S
Nous sommes, ici en bonne compagnie !
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