24 décembre 1954, Hackensack, New Jersey, U.S.A.: Bob Weinstock, producteur et fondateur du Label "Prestige Records" organise une séance d'enregistrement qui va réunir Thelonious Monk et Miles Davis en studio pour la première et unique fois.
L'enregistrement se retrouvera sur le LP "Miles Davis and the Modern Jazz Giants" depuis réedité en cd.
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Miles Davis à la Trompette et Thelonious Monk au piano seront accompagnés de la rythmique du Modern Jazz Quartet:
Percy Heath (Basse), Milt Jackson (Vibraphone) et Kenny Clarke (Batterie).
4 Titres seront gravés
L'anecdote sur le "silence de Monk" concerne la plage 1 (The Man I Love, take2, 7:56)
Ce fameux silence, devenu historique aura fait couler des torrents d'encre.
Que s'est-il passé exactement en cette veille de Noël ?
Milt Jackson, Percy Heath et Kenny Clarke sont arrivés les premiers et attendent (im)patiemment les deux monstres sacrés.
Monk entre et s'installe au piano.
Miles arrive le dernier, et apercevant Monk ouvre les hostilités: "Quand est-ce qu'on va me donner, dans cette boîte, de vrais musiciens pour m'accompagner ?"
Bien entendu, personne n'a répété comme à l'accoutumé, les musiciens préférant trouver l'inspiration dans le feu de l'improvisation.
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L'enregistrement de Swing Spring (composition de Miles) et Bemsha Swing (composition de Monk) ne posent pas de problème particulier si ce n'est que Miles se plaint d'avoir été gêné dans sa composition Swing Spring, par l'accompagnement peu orthodoxe de Monk.
Il lui aurait alors "gentiment" demandé de "s'écraser" pendant son prochain solo sur "The Man I Love."
Plus tard, il expliquera:
"Je lui avais simplement demandé de rester à l'écart, de ne pas jouer derrière moi, sauf sur Bemsha Swing qu'il avait écrit. Si je lui avais dit ça, c'est parce que Monk n'a jamais su accompagner un souffleur. Les seuls qui aient bien sonné avec lui, c'est John Coltrane, Sonny Rollins et Charlie Rouse. Monk ne savait pas très bien jouer avec les trompettistes en particulier. Il n'y a pas beaucoup de notes sur une trompette, il faut donc pousser la section rythmique. et ce n'était pas le truc de Monk. Un trompettiste a besoin d'une rythmique d'acier, même s'il joue une ballade. Il lui faut ce truc qui vous pousse au cul, et Monk ne savait pas le faire. Je lui ai dit simplement de rester en retrait pendant que je jouais, les voicings de sa grille me mettant mal à l'aise. J'étais le seul souffleur de la séance. Je voulais entendre la section rythmique tourner sans le piano. Je voulais de l'espace dans la musique."
Monk vexé de l'arrogance du trompettiste se prépare à prendre sa revanche.
Sur la 1ère prise de The man I love (celle placée en dernier sur le LP), le chorus de Monk aux notes espacées contraste déjà sur la rythmique qui a doublé le tempo de la ballade initiale.
Mais c'est sur la 2ème prise (Celle que vous écoutez) que les choses se gâtent, ou plutôt deviennent interessantes:
Miles expose le thème sur tempo de ballade, accompagné discrètement par Monk, Milt prend le premier chorus en doublant le tempo, puis vient le tour de Monk qui commence par paraphraser le thème sur un rhythme faisant penser à un homme titubant.
Au bout de quelques mesures Monk arrête brutalement son chorus, laissant un silence pesant de 11 mesures et Miles au bord du vide, seul avec sa trompette...
"Si bien que Miles, dira françois Postif, qui porte la responsabilité de la session, intervient, le "rappelle à l'ordre", ce qui a pour effet de déclencher en retour une réaction immédiate de Monk : il reprend son solo dans le rythme rapide jusqu'à la fin du pont en un chase superbe entre le piano et la trompette, prouvant a contrario que Miles peut parfaitement jouer accompagné par lui.
Lorsqu'il est évident que l'interaction des deux hommes a produit quelques mesures de pure beauté, il s'arrête de jouer. ne reprenant son jeu que juste avant la fin du morceau...."
Miles écrira dans ses Mémoires : "Il n'y a eu aucune dispute".
Tandis que Monk, de son côté affirme: "Si, à cette seconde, Miles m'avait seulement touché, il serait aujourd'hui au cimetière."
Percy Heath renchérit en minimisant l'affaire : "On en a fait tout un fromage, mais il n'y a absolument pas eu de bagarre. Simplement Monk n'aimait pas ce que faisait Miles, et réciproquement. Pas de quoi fouetter un chat'."
Kenny Clarke quand à lui nous donne une interprétation quelque peu farfelue de la séance:
"Pour ce qui est de la légende concernant la session Miles Davis de 1954, la seule raison pour laquelle Monk s'est arrêté de jouer pendant « The Man I Love », c'est tout simplement parce qu'il avait besoin d'aller aux toilettes ! C'est aussi simple que cela : Monk se fichait pas mal de savoir qu'il était dans un studio d'enregistrement... il fallait qu'il aille aux toilettes !..."
Monk déclarera : « C'est moi qui me suis arrêté de mon propre chef, c'est un procédé »,
"Ces histoires de querelles sont encore une invention. Mais ce qui est vrai, c’est que nous avons tous gardé un très mauvais souvenir de cette séance. Les conditions étaient déplorables. Nous étions tous fatigués. Le producteur était de mauvaise humeur. C’était la veille de Noël et tout le monde était pressé de rentrer à la maison. Tout ce que nous avons pu nous dire les uns les autres ce jour-là n’aurait jamais dû sortir du studio. Ne pas accompagner un soliste, qu’il s’appelle Miles Davis ou John Coltrane, est, vous le savez, un procédé qui m’est familier. En forçant le soliste à ne s’appuyer que sur la basse et la batterie, vous obtenez une sonorité, une construction des soli, tout à fait différentes. D’ailleurs, ce procédé n’est pas nouveau. Roy Eldridge l’utilise depuis de nombreuses années. Quand on me demande de m’effacer pendant qu’un soliste improvise, je le fais et c’est tout. Il n’ y a pas à chercher à cela des raisons extraordinaires. Nous ne nous sommes pas disputés, Miles et moi. La meilleure preuve en est qu’après la séance, il est venu chez moi, nous avons passé toute la journée ensemble et j’ai même eu du mal à m’en débarrasser ce soir-là. Miles ne peut pas me donner de conseils, il sait bien que je lui ai appris beaucoup trop de choses pour qu’il puisse se permettre cela. Quand, tout jeune, il est venu à New-York, il s’est inscrit à Juilliard. C’est pendant cette période qu’il lui est arrivé fréquemment de monter sur scène avec nous, non pas seulement pour jouer mais, avant tout, pour apprendre. En réalité, ses véritables classes, il les a faites sur les estrades des clubs où nous jouions et non pas à Juilliard."
Pour en savoir plus, lire la biographie de Monk "Blue Monk" par Jacques Ponzio et François Postif, à laquelle j'ai emprunté quelques extraits.
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