Colette Thomas
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« Et voici que maintenant je dis ce qu'il (Rimbaud) attendait qu'une femme dise. »
Colette THOMAS
On sait peu de choses sur Colette Thomas.
J'ai essayé de regrouper ici les témoignages des personnes qui l'ont connue, ou qui se sont interessées à sa vie.
Etudiante en philosophie, comédienne, fascinée par Artaud, "René" alias "Colette Thomas" née Colette Gibert a été la première femme d'Henri Thomas.
Elle a écrit un livre relatant "son expérience" qui a été publié en 1954 chez Gallimard sous le pseudonyme de "René": "Le Testament de la fille morte".
Ce livre se compose de cinq parties :
« Le Débat du Coeur »
« Fragments et inversion »
« Du véridique Théâtre »
« Crimes et Contes »
« Derniers Efforts avant que je meure »
« En lettre pour précéder Fragments et Inversion ».
L'amour est l'endroit de soi-même.
Le mensonge est un refus d'aimer.
Pour exister, il faut être reconnu.
L'homme m'a violée, c'est-à-dire qu'il a sucé le noyau de mon être.
La femme m'a dérobée c'est-à-dire qu'elle m'a raclée jusqu'au noyau.
Il ne me reste plus que cette atrocité, si ténue, si ténue, si fine.
Qui pleure ? Mais c'est moi ! - Nul ne m'entend - elle est morte, et ils s'en retournent chez eux.
L'homme a bien envie de coucher, la femme se trouve belle.
O hommes - ô femmes, existez - Qu'est-ce qu'une prunelle, et un coeur inanimé ?
La Fille morte.
En 1996, un texte issu du livre "Le testament de la fille morte" a été publié aux EDITIONS DE LA GOULOTTE, VEZELAY sous le titre "LE PARADIS ET LA JERUSALEM" illustré et linogravé par Claude Stassart-Springer.
Le 26 mai 1946, Colette Thomas accueille Antonin Artaud qui sort de neuf ans d'internement à Paris avec Henri Thomas, Jean Dubuffet et Marthe Robert...
Elle est avec Marthe Robert une des « filles de coeur à naître » par lesquelles Artaud voulut se créer une famille.
(« Je suis arrivé à former quelques êtres conformes à mon coeur. »)
A cette époque, Artaud avoue à Jacques PREVEL qu'il lui serait de toute façon impossible d'aimer une seule femme parce qu'il en aime deux dans le même moment. - Voyez-vous, en ce moment j'aime passionnément Colette Thomas et Marthe Robert. »
Jacques PREVEL, journal, 28 avril 1947
« Elle (Colette Thomas) me parle d'Artaud, la révélation qu'elle a eue en sa présence. Cet homme vous libère. »
Jacques PREVEL, journal, 31 mai 1946
Assez vite leur relation se dégrade:
Journal de Jacques PREVEL: 28 août 1946 : « Arrivée de Colette Thomas.
Artaud a été réveillé quelques instants avant par l'homme de veine qui lui apporte son déjeuner.
Colette a les deux pieds bandés et marche avec beaucoup de peine.
Elle prétend qu'elle fera un collier avec les os de ses doigts de pied. »
« Il (Antonin Artaud) se tait, puis il éclate:
Madame Thomas est un détritus fait par tous les vents de la conscience.
(...) Les vents, tous les vents de la conscience.
Vous ne savez pas ce que c'est que la conscience.
C'est cette espèce de merde. Cette espèce de bedaine hurlante. »
Jacques PREVEL, journal, 3 août 1947
« Savez-vous, monsieur Prevel, ce qu'il se passe dans le subconscient de Colette Thomas ! Vous ne l'imaginez pas. (...) Colette Thomas est jalouse de ce que j'ai écrit. Elle croit que c'est elle qui a écrit, pensé mes textes, et que je les lui ai volés. »
Jacques PREVEL, journal, 20 juillet 1947
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Si certains passages semblent en effet comme dictés par Artaud
( « Celui-là qui consent à mourir pour que l'autre qu'il est vive » )
Le "testament" n'en demeure pas moins une oeuvre unique et vrai dans sa singularité même.
En guise d'introduction à « Crimes et Contes ».
10 octobre 1950.
Le miroir déformant qui me reconnaît pure
Soleil sans un lever des funestes saisons
Murmure continu des branches et des mûres
Flots presque noirs du vin.
Allumées aux fourneaux blancs, déraisons
Tramées sans intervalles toutes uniques, et jaunes
Chatoiements compromis, à notre oeil sidéré
Ruisselantes clartés.
Noirs et blancs - sans retour - constamment mêmes Gemmes, germes, blêmes
Termes du chemin.
La Fille morte.
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En 1976 Michel Camus publie « Colette Thomas ou la fin du narcissisme » dans la revue Obliques (N° La femme surréaliste, 1977)
Il nous en apprend un peu plus sur le "Testament":
" Le premier chapitre du Testament, sauf la postface, comprend surtout des extraits de lettres écrites par Colette Thomas à Antonin Artaud, la dernière vers la mi-décembre 1946.
Paule Thévenin en témoigne Antonin Artaud en a lu le manuscrit.
Il a tout fait pour le faire publier dans la revue de la N.R.F. puis dans L'ARBALETE.
Sans succès.
Dans le même temps, sans doute au début de 1947, Colette Thomas communiqua à Paule Thévenin le manuscrit de son second chapitre "Fragments et inversion".
Les deux jeunes femmes ont même âge.
Antonin Artaud est au centre des chassés-croisés de leur destin.
Eminence grise du vieux sorcier d'Ivry, Paule Thévenin était elle-même assez sorcière pour ne pas se laisser ensorceler par lui.
Infiniment plus fragile, Colette Thomas se laissait volontiers envoûter. "
" Dans son journal du 28 avril 1947, Jacques Prevel fait état d'une lettre à Colette Thomas publiée par Antonin Artaud dans la revue Lettres de Genève.
La Bibliothèque Nationale ne possède aucun exemplaire de cette livraison.
Mais la lettre figure dans Suppôts et Suppliciations, quatorzième tome des Œuvres Complètes d'Antonin Artaud aux éditions Gallimard.
En juillet 1947, autour du portrait qu'il a fait de Paule Thévenin, Antonin Artaud écrit : « Je mets ma fille en sentinelle car Ophélie s'est levée tard ».
« Ma fille » c'est Paule Thévenin.
« Ophélie », Colette Thomas.
Et deux ou trois mois avant sa mort,
Antonin Artaud aurait écrit une dernière lettre à Colette Thomas au sujet de « la fille morte ».
Cette lettre s'est-elle perdue ? Colette Thomas elle-même disparut après la publication de son livre.
Publier le Testament de la fille morte sous un pseudonyme masculin, cela n'avait rien de littéraire, c'était une façon de disparaître.
René c'est l'anonymat.
Et autour du Testament, en 1954, ce fut le silence.
André Breton en parla autour de lui, c'est tout.
Et l'oubli fit le reste.
Est-elle morte ou vivante s'interrogent aujourd'hui ceux de ses lecteurs qui savent qui est René.
Ses « fanas » comme les appelle Henri Thomas.
Les uns croient vraiment qu'elle est morte.
Les autres parlent d'elle comme si elle était morte.
Dans leur esprit, Colette Thomas coïncide avec la fille morte.
Au fond cela se comprend.
Un Testament.
Une fille morte.
Son auteur disparu.
Le temps passant, le sens du mot « disparition glissa imperceptiblement vers son synonyme de « mort ».
Et maintenant faut-il le dire ?
Faut-il troubler les eaux dormantes de l'oubli ?
La fille morte est vivante. "
Michel CAMUS
Dans le film de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur "La véritable histoire d'Artaud le Momo" nous avons les témoignages des amis d'Artaud:
Henri Thomas: " Colette, c'était très égoïste. Artaud la détestait à la fin.... Elle a pillée Artaud dans son livre "le testament de la fille morte" et moi elle m'a pillée, elle m'a pris les lettres d'Artaud, elle m'a dérobé les lettres d'Artaud pour les brûler, je n'en était pas digne d'après elle. Et puis quand il est mort, elle l'a oublié complètement du jour au lendemain, elle n'a plus parlé de lui. Je n'ai aucun mauvais sentiment pour elle...mais enfin, c'est triste"
Paule Thévenin: " Colette a toujours souffert de troubles psychiques cycliques. Elle en avait eu déjà puisqu'une partie de son livre "le testament d'une fille morte" est l'histoire de son premier internement. Enfin, elle y fait allusion pour une grande part et il se trouve qu'à certain moment de sa partie de vie commune avec Artaud, qui pour nous tous, a été assez courte puisqu'il a survécu deux ans à Rodez, à un certain moment elle a eu une rechute de son mal et Artaud n'y était pour rien, ni personne. On ne peut pas dire que ça c'est mal terminé pour elle, ça c'est mal terminé parce qu'elle était une malade et elle a été malade d'autre fois depuis"
Denise Collomb, montrant une photo de Colette: " C'est Colette Thomas en train de lire un texte d'Artaud. On peut remarquer qu'elle n'a pas ce visage ravagé d'Artaud, ni l'attitude d'une actrice. Et pourtant, elle l'a senti si profondément, elle a souffert ce qu'il a souffert au point d'avoir été internée après, mais moi je pense que c'était un ange, "l'ange musicien de Boticelli".
Elle dit aussi d'elle à propos de la séance consacrée à l'oeuvre Antonin Artaud au théâtre Sarah Bernhardt (Artaud était resté à l'exterieur) : " Il y avait Colette Thomas, alors ça, Colette Thomas c'était une petite merveille, elle avait une petite jupe plissée, écossaise, un chandail blanc, elle était blonde et elle avait l'air vraiment d'une petite jeune fille , quoiqu'on pouvait lire dans son regard toute l'émotion, mais quand elle lisait Artaud , alors là, ça c'était sublime, pour moi c'était sublime !"
Et Marthe Robert: " Colette Thomas qui n'avait jamais fait de théâtre, qui voulait en faire mais qui n'avait pas fait de théatre vraiment mais qui avait travaillé avec Antonin Artaud parce que quand il aimait quelqu'un, il s'imaginait toujours qu'il avait du génie.... Mais c'est vrai qu'elle avait un..on ne dit pas un talent, ce n'est pas un talent ordinaire, c'était quelque chose d'absolument bouleversant. Elle a dit ce texte c'était presque intolérable"
Jane de Ruy: " Elle était merveilleuse, d'une beauté... des cheveux tout bouclés, blond cendré, l'air vraiment d'une Ophélie, elle était ravissante"
Paule Thévenin: " Elle avait lu "fragmentation", une partie de "fragmentation à "Sarah Bernardt". Elle l'avait lu un peu dans la transe, et elle savait le texte par coeur. Elle était subjuguée par Artaud....Et il y a eu une panne d'électricité. Elle a lu ce texte dans le noir....Pour les spectateurs qui étaient là, ils n'avaient jamais entendu un texte pareil."
Henri Thomas: "C'était le tour de Colette Thomas (qu'on appelle ma première femme comme si j'étais Barbe bleue). Elle ne s'est pas interrompue dans le noir . Elle a eu un succès énorme. Elle a failli être lancé comme actrice. Ce qui la liait d'ailleurs à Artaud d'une manière désastreuse".
Nous avons également le témoignage de Jacques Prevel:
« Et Colette Thomas, en transe, dit un texte inédit. Sa bouche martelle les mots. Elle a travaillé avec Artaud. C'est Artaud qui parle. Eclair magnésium et obscurité. Cette voix tremble et vibre, fantastique. La voix d'Artaud, la passion d'Artaud, l'exaltation d'Artaud, la fureur et la violence d'Artaud. »
Jacques PREVEL, journal, 7 juin 1946, séance en hommage à Antonin Artaud au théâtre Sarah-Bernhardt.
Gérard Mordillat et Jérôme Prieur ont rencontré Colette Thomas pour leur film "La véritable histoire d'Artaud le Momo" sorti en 1993, mais ils n'ont pas pu la filmer.
Il nous reste l'interview Publié dans la revue "L'autre journal" n°1 en 1993.
L'autre journal: Colette Thomas était une jeune actrice très proche d'Artaud, en 1946, si proche même qu'elle s'y est brûlée puisque, dès 1947, elle s'est enfermée dans la folie. Vous l'avez rencontrée ?
J.P. : Oui. C'était très important de la voir, même si nous ne la filmions pas. Il nous semblait qu'elle était, non pas un double féminin d'Artaud, mais quelque chose de cette nature quand même. Quelqu'un comme le produit même de son oeuvre...
G.M. : Beaucoup de gens pensent qu'elle est morte. En fait, elle vit chez son frère dans le Midi. L'adresse est peut-être même dans les Oeuvres complètes. Nous y sommes allés, nous l'avons saluée. Les noms que nous évoquions ne semblaient rien lui dire, pas même celui d'Artaud.
J.P. : On ne sait pas si ça ne lui disait rien, mais ça ne la faisait pas réagir.
G.M. : Très vite, elle a pris la parole, elle nous a dit : « On est dans le blanc total. On est quatre et on est rien. »
Effectivement, nous étions quatre dans la pièce et il y a quatre lettres au mot « rien ».
Après, elle a dit : « Problèmes. Questions. Problèmes. Questions... », en prononçant exagérément les finales pour bien nous faire comprendre le pluriel.
Puis elle a répété : « Un blanc total. »
J.P. : Je lui ai demandé si ce blanc total était une chose que l'on redoutait et recherchait en même temps. Elle a dit « oui », puis elle a donné trois définitions de ce blanc : « C'est un hasard. » Puis : « C'est une faiblesse entre les êtres. » Et enfin « C'est peut-être un animal. »
G.M. : Il y avait de longs silences. Nous lui avons demandé si on pouvait écrire sur ce blanc.
Elle a baissé la tête et dit : « Il ne faut toucher à rien. »
Elle a évoqué ensuite le fait qu'elle aurait pu ou aurait dû être un homme, et elle a dit : « C'est bizarre autant qu'étrange. »
Et soudainement, elle s'est mise à réciter: « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?...» D'un seul coup, sa mémoire était parfaite, sa diction sans faute et elle l'a dit d'une façon magnifique. C'est à peu près tout. Elle a ajouté une phrase en employant - pour la seule fois - la première personne : « J'étais médusée. C'était tout à fait blanc. »
Je lui ai alors demandé si elle savait pourquoi elle ne pouvait pas sortir de son blanc total et elle a répondu : « Peut-être parce que c'est immense. »
L'énigme dont elle nous a parlé était-elle de nature cabalistique ?
Elle a dit « Oui, une énigme cabalistique. »
Il y avait un jeu de cartes usées devant elle, qu'elle touchait de temps en temps.
Enfin, elle nous a parlé de la fin, qui est trois, et qu'elle prononçait « ef, barre, i, point, neu », en ajoutant: « C'est trois et on est quatre. »
Ça s'est terminé comme ça.
J.P : Henri Thomas, qui fut son mari pendant quelque temps, dit quelque part qu'Antonin Artaud était « passé au langage ».
Je crois que c'est ce qui est arrivé à Colette Thomas: elle est littéralement passée au langage, et elle y est restée.
Avec elle, nous sommes allés au bout de notre rencontre avec Artaud.
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Dans ses " Carnets " (1934-1948) son mari, le poète Henri Thomas s'interroge sur le mystère du rapport entre l'Homme et la Femme et en arrive aux conclusions suivantes :
d'abord que " c'est une erreur de voir dans une femme (ou un homme) un remède à la solitude ;
et ensuite que " le seul être dont on doive attendre quelque chose, c'est soi-même [...]
On doit seulement souhaiter que les autres donnent l'occasion d'offrir ce qu'on a, soi, ce qu'on crée pour eux ".
Gérard Mordillat et Jérome Prieur ont également tourné une fiction: "En compagnie d'Antonin Artaud", un film pour la télévison avec Samy Frey dans le rôle d'Antonin Artaud et Charlotte Valandrey dans celui de Colette Thomas.
Artaud disait d'elle :
« Vous êtes une fleur unique que le monde ne veut pas laisser vivre »
« Elle vous expliquera sa propre tragédie »
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