Génica Athanasiou

Génica Athanasiou, de son vrai nom Eugénie Tanase, est née à Bucarest le 3 janvier 1897. C'est peut-être à son père, d'origine albanaise, qu'elle doit cette beauté surprenante.
Elle est belle sans conteste et pourtant non sans étrangeté.
Elle veut être comédienne et, encouragée par sa soeur aînée, quitte la Roumanie pour apprendre son métier à Paris où elle arrive en 1919.
Dès 1920, elle entre comme élève chez Dullin. A la naissance de l'Atelier, elle fait partie de la troupe et participe au tout premier spectacle, donné dans une grange à Moret-sur-Loing, au cours de l'été 1921.
Au début de la saison 1921-1922, Dullin et sa troupe reviennent à Paris où ils vont se produire Salle Pasdeloup et au Théâtre du Vieux-Colombier, dirigé par Jacques Copeau (ce n'est qu'au début de la saison 1922-1923 que Dullin pourra ouvrir son propre théâtre, place Dancourt).
C'est l'époque où Antonin Artaud, envoyé par Gémier, est entendu par Dullin et immédiatement reçu dans sa compagnie.

On peut donc situer sa rencontre avec Génica Athanasiou à l'automne 1921. Elle est la première femme dans sa vie, sa correspondance nous le révèle; elle sera la seule sans doute avec qui il partagera de la sorte une existence quotidienne.
C'est ce qui fait tout le prix de ces lettres où, de 1922 à 1927, Antonin Artaud s'écrit au jour le jour dès qu'une absence de l'un ou de l'autre les sépare.
Il y a là une expérience unique dans sa vie que seuls ont pu permettre la douceur contenue, la grâce poétique, la sensibilité naturelle et le charme rare de Génica Athanasiou que n'oublient pas ceux qui l'ont approchée.
A l'Atelier, elle tient les emplois de jeune première. Ses créations avec Antonin Artaud pour partenaire Moriana, dans Moriana et Galvan, d'Alexandre Arnoux (mars 1922); Isabelle, dans le Divorce, de Regnard (mars 1922); la Négresse dans l'Hôtellerie, de Francesco de Castro (avril 1922); Estrelle dans La vie est un songe, de Calderon (juin 1922); Antigone dans Antigone, de Jean Cocteau (décembre 1922); la Belle Pomponina dans Monsieur de Pygmalion, de Jacinto Grau (février 1923); et Esclarmonde dans Huon de Bordeaux, d'Alexandre Arnoux (mars 1923).

En mars 1922, elle avait créé le rôle de dona Francisca dans l'Occasion, de Mérimée; à ses côtés, une autre débutante Marguerite Jamois. Et elle faisait, avec Antonin Artaud, partie de la distribution de l'Avare lors de la reprise au Théâtre Montmartre le 18 octobre 1922.
La critique la remarque. Sa plastique, la finesse de son jeu, une certaine fantaisie inspirée, son léger accent même séduisent. Ses créations dans l'Occasion et dans Moriana et Galvan lui valent des louanges plus que flatteuses. Mais dans Antigone, elle obtient un, véritable triomphe.
Dans les Nouvelles littéraires, Marcel Raval écrit, le 30 décembre 1922
Mlle Atanasiou est Antigone elle-même. J'ai rarement vu identification plus parfaite d'une artiste avec le personnage qu'elle figure. Je dois dire que je n'imaginais pas Antigone aussi belle.

Après qu'Antonin Artaud a quitté l'Atelier, elle reste membre de la troupe jusqu'à la saison 1925-1926; elle assure les rôles du répertoire et crée celui de la Princesse Tétragone dans Petite Lumière et l'Ourse, d'Alexandre Arnoux (mai 1924).
Par la suite et jusqu'en 1938, tant pour le répertoire que pour les pièces nouvelles, elle jouera à l 'Atelier en représentation. (A partir de 1931, elle apparaît au programme sous le seul nom de Madame Génica.)
Ses principales créations la Danseuse dans la Comédie du bonheur, d'Evreinoff (novembre 1926); Wanda Zalewska dans le Joueur d'échecs, mélodrame d'après le roman de Dupuy-Mazuel par Marcel Achard (avril 1927); Lady Juliet dans la Femme silencieuse (reprise), de Ben Jonson, adaptation de Marcel Achard (novembre 1927) le rôle de l'Alcyon et celui d'Iris dans les Oiseaux, d'Aristophane, adaptation de Bernard Zimmer (janvier 1928); Colomba dans Volpone, de Ben Jonson, adaptation de Stefan Zweig et Jules Romains (novembre 1928); Dina, la femme de Bilora, dans Bilora, de Ruzzante (novembre 1929); Doriorda dans le Stratagème des roués, de Farquhar, adaptation de Maurice Constantin-Weyer (mars 1930); Véra dans Patchouli ou les Désordres de l'amour, d'Armand Salacrou (janvier 1930); Madame Ponza dans Chacun sa vérité (reprise), de Pirandello (mai 1930); Lioudmila dans la Quadrature du cercle, de Valentin Kataev (janvier 1931); Nadia Lénine dans Tsar Lénine, de François Porché (octobre 1931); et Inès dans le Médecin de son honneur, de Calderon, adaptation d'Alexandre Arnoux (février 1933).
La critique lui est toujours favorable. Son interprétation de Nadia Lénine lui vaut les compliments de Gabriel Boissy: Entre les excellents collaborateurs de M. Dullin il faut cependant signaler plus particulièrement Mme Génica Athanasiou qui ne s'appelle plus sur le programme que Génica tout court qui réalise, avec un beau renoncement à toute coquetterie, la plus exacte figure de la modeste, fervente et effacée Nadia Lénine. (Comoedia, 29 octobre 1931.)
Sa dernière création à l'Atelier fut Myrrhine dans Plutus « l'Or », adaptation d'après Aristophane par Simone Jollivet (janvier 1938). (Indiquons qu'en 1931, Génica Athanasiou avait obtenu la nationalité française.) Entre temps, avec l'agrément de Dullin, elle avait accepté les propositions faites par d'autres directeurs de théâtre.
Citons son passage, à deux reprises, dans la Compagnie Pitoëff elle crée le rôle principal de l'Assoiffé, de Derera, au Théâtre des Arts (décembre 1925); au Théâtre de l'Avenue, elle crée, avec Mme Guermanova, Pitoëff et Louis Salou, Fait-Divers, de Gobius, et elle est l'unique personnage féminin d'un acte de Jean-Jacques Bernard, la Louise, dans lequel elle est particulièrement appréciée (juillet 1932).
Elle est aussi la vedette de la Loi d'Amour de G.-A. Bernanose, au Théâtre Fontaine (janvier 1932).
Il faut surtout signaler sa participation, les 4, 5, 6 et 7 juin 1935, au Théâtre Montmartre, à l'action dramatique de Jean-Louis Barrault, Autour d'une mère, dans le personnage de la Dame au phono. Et les trois spectacles où elle joue sous la direction d'Antonin Artaud Au pied du mur, de Louis Aragon, qu'elle interprète avec lui, fin mai 1925, au Théâtre du Vieux-Colombier; les Mystères de l'Amour, de Roger Vitrac, au Théâtre de Grenelle, les 1er et 2 juin 1927, où elle joue Léa; enfin sa création d'Ysê dans l'acte de Partage de Midi, de Paul Claudel, donné une seule fois à la Comédie des Champs-Élysées, le 14 janvier 1928.

Antonin Artaud, cela est certain, estimait au plus haut prix ses possibilités dramatiques. Preuve en est la conférence qu'il fit au Mexique, près de dix années après leur rupture le Théâtre d'après-guerre à Paris.
Dressant une sorte de panorama du Théâtre en France, à propos d'Antigone il lui rend hommage.
Si dans cette pièce il y eut un triomphe vraiment humain, c'est la tragédienne Génica Athanasiou qui l'obtint pour son interprétation d'Antigone.
Jamais je n'oublierai la voix dorée, pleine de frémissements, mystérieuse, de Génica Athanasiou-Antigone en train de faire ses adieux au soleil. Sa plainte venait d'au delà du temps, et comme portée par l'écume d'une vague sur la mer Méditerranée, un jour inondé de soleil; cela ressemblait à une musique de chair qui se répandrait dans des ténèbres glacées.
C'était, réellement, la voix de la Grèce archaïque. Il faut aussi rappeler la carrière cinématographique de Génica Athanasiou en 1925, elle tourne avec Conrad Veidt sous la direction de Jacques Robert dans le Comte Kostia, d'après le roman de Victor Cherbuliez. Lucien Farnay salue sa venue à l'écran Très délicat aussi le rôle de Stéphane. Il est rendu à merveille par Génica Atanasiou, si sincère et si vraie qu'elle nous rappelle bien souvent la grande artiste Suzanne Desprès.
Ce n'est pas le plus mince compliment que nous puissions lui faire. (Cinémagazine, no 8, 20 février 1925.) En 1927, c'est dans la Coquille et le Clergyman, le seul scenario d'Antonin Artaud qui ait été réalisé, qu'elle apparaît, en crinoline et chapeau à plumes, souriant mystérieusement près d'un confessionnal.


Jean Grémillon lui confie le rôle principal de deux de ses films Maldonne (1927), scenario original d'Alexandre Arnoux; les autres acteurs sont Charles Dullin, Roger ICarl, Annabella; et Gardiens de phare (1928-1929). Au moment même où, en 1927, Dreyer réalise la Passion de Jeanne d'Arc, Marco de Gastyne réalise une vaste fresque historique la Merveilleuse vie de Jeanne d'Arc, où elle figure une gitane. En 1934, elle est l'héroïne de Colomba, d'après la nouvelle de Mérimée portée à l'écran par Jacques Séverac, et en 1935, lorsque Pabst réalise, avec Chaliapine, Don Quichotte, dans un scénario que Paul Morand et Alexandre Arnoux ont tiré du roman de Cervantès, il lui confie le rôle de la Servante.

Après la guerre, Dullin n'a plus de théâtre, Génica Athanasiou ne retrouve pas la maison mère où elle se sentait chez elle. Sa santé est médiocre, et la combativité très loin de sa nature. Pourtant, courageusement, elle fait face.
Elle tente ici et là plusieurs rôles de composition la Surveillante, par exemple, dans la Grande et la Petite Manoeuvre, d'Arthur Adamov que Jean-Marie Serreau monte en novembre 1950 au Théâtre des Noctambules Deux jeunes compagnies vont cependant solliciter son concours de manière plus régulière. En mars 1951, dans la mise en scène de son père, Sacha Pitoëff reprend Oncle Vania, de Tchékhov. Génica Athanasiou est du spectacle au Studio des ChampsÉlysées, puis au Théâtre de Poche, enfin dans des tournées qui la conduisent jusqu'en Algérie.
En 1954-1955, elle participe aux spectacles de la Compagnie Guy Suarès, d'abord au Théâtre de la Huchette Yerma, de Lorca, Don Juan, de Milosz, et Le temps est un songe, de Lenormand; puis en 1956, au Théâtre Franklin, où elle montre encore ses dons de comédienne en interprétant le rôle de Tante Julie Tansman dans Hedda Gabier, d'Ibsen.

Très pauvre, elle doit pour survivre accepter de tout petits rôles au cinéma que, par pudeur, elle joue sous un pseudonyme. Ne voyant pas de solution possible à sa situation matérielle, ne voulant pas continuer à dépendre de la générosité de quelques amis, elle sollicite son admission à la Fondation Coquelin de Pont-aux-Dames où elle entre le 16 juillet 1963. L'été suivant, elle arrive à réaliser ce qu'elle désirait depuis plusieurs années faire un dernier séjour en Roumanie, y revoir sa soeur.
En 1966, elle passe le début de l'été chez des amis, se sent brusquement plus mal, demande à être ramenée à la Fondation. De là, elle est transportée à l'hôpital de Lagny où elle meurt le 13 juillet 1966.
(Source: "Antonin Artaud, Lettres à Génica Athanassiou")

Deux Poèmes adressés à Génica
LE PALAIS HANTÉ
à Génica Athanasiou
Dans la verte vallée où règnent les bons anges
Jadis un beau palais, un rayonnant palais
S'élevait
Le Roi Pensée avait ses assises étranges
Et la terre n'offrit jamais à ses bons anges
Pour y déployer leur vol
Un plus merveilleux palais.
Il était couronné de flammes, il était,
Il était tout illuminé.
Or ceci se passait dans l'au-delà des temps.
Et chaque fois qu'un vent venait mouvoir ses plantes
Venait virevolter sur ses pierres brillantes
Un arôme montait qui défiait le temps.
Si vous étiez passés, voyageurs attardés
O passants égarés des routes de la fable
Vous eussiez à travers les vitres ineffables
Vu des âmes au son d'un luth se démener
Dans un ordre parfait
Autour du trône où se tenait
Dans sa pose fantomatique
Le Maître, le Porphyrogénète, le Roi
Majestueusement, du Palais fantastique.
Mais un jour s'éploya le vol des noirs esprits
Ils passèrent comme une vague de ténèbres
Sur le palais. Hélas la tempête funèbre
N'a plus laissé sur son passage qu'un long cri
De désespoir, et le saccage de la gloire
Du Monarque prestigieux dont la mémoire
N'est plus que le rêve d'un rêve
Et passant, à travers le palais déserté,
Vous verriez, à travers les fenêtres mourantes
De vastes ombres sans but se démener
Dans l'atroce concert de musiques stridentes
Tandis qu'un peuple fou vers les portes rué
Déferle pour l'éternité et se démène,
Et rit, - mais ne peut plus sourire.

QUAND VIENT L'HEURE DU CRÉPUSCULE
a m. i. c. G. A.(*)
Sur la place noire de gens
Le clocher se mélancolise,
Voici venir devers l'église
Le vol des vieux corbeaux latents,
Tourne le soir, pleurent les gens
Sur la place aux carreaux ardents.
Le vol des vieux corbeaux latents
Vers les pourpres nuées s'enchaîne,
Tourne, tourne, les vieux chagrins
Sur la place mènent bon train.
Un lent chagrin s'idéalise
Dans les neiges du firmament.
Le ciel d'améthyste vivant
Pleure ses astres,
L'explosion des vieux désastres
Pèse sur les coeurs anciens,
Voici le soir charmant qui vient.
Douces écluses dénouez-vous,
Écluses des larmes
Voici passer l'Ange
Et le ciel qui s'en vient vers nous.
Dans la ville de stalactites
Où les portes sont des lapis,
Voici s'accorder les épis
Dans des granges de lazulite,
Épis d'hommes, granges de ciel
Qui font ce murmure réel.
(*): "à mon inspiratrice chérie, Génica Athanasiou