
Scottie Wilson
Autodidacte, Scottie Wilson (1888-1972) est bel et bien l'un de ces artistes pour qui la création est une nécessité vitale.
« Quelque chose demeure en grande partie peu explicable chez lui, souligne le critique d'art Gérard Durozoi. Cette "innocence" le protège de toute influence stylistique extérieure. Elle lui permet d'inventer un univers singulier ».
Considéré comme l'une des figures marquantes de l'Art Brut, l'Ecossais Scottie Wilson a été tenu en haute estime pour ses dessins intuitifs uniques par des artistes aussi prestigieux que Jean Dubuffet et Pablo Picasso. Né Louis Freeman en 1888 dans une modeste famille d'immigrés lituaniens à Glasgow (Écosse), Wilson connaît une vie difficile mais néanmoins aventureuse. Forcé de quitter l'école pour subvenir aux besoins de sa famille, Wilson voyage beaucoup et combat dans les rangs britanniques lors de la Première guerre mondiale. Il émigre ensuite à Toronto (Canada) où il devient brocanteur. C'est ce travail qui lui donne le temps et les moyens de se lancer, à l'âge de 44 ans, dans une étonnante production artistique.
Assis derrière son comptoir, Wilson griffonne pour passer le temps en écoutant Mendelssohn. Utilisant des plumes anciennes qui sont à vendre dans sa boutique, Wilson trace un flot continue de lignes un peu à la manière des artistes médiumniques. Ses dessins surchargés mais raffinés mettent en scène un vaste bestiaire de créatures fantastiques qui lui vaut la considération du monde de l'art. Son succès lui permet de rentrer à Londres, où il passe le reste de ses jours en marge du monde de l'art pour lequel il était destiné mais qu'il a toujours méprisé.
Wilson dessinait dans un état proche de la transe mais, contrairement aux artiste médiumniques, il n'a jamais fait appel aux esprits dans ses créations. Ses dessins partagent néanmoins de nombreux traits communs avec les spirites comme des compositions hautement symétriques où les personnages semblent émerger d'un sol instable et onduleux, des images paradoxales mêlant animation et immobilisme, et enfin une certaine opacité alors que chaque oeuvre semble révéler une partie infime d'un univers mystérieux connu seul de l'artiste. Oiseaux, animaux ou autoportraits en clown caricatural, tous les sujets de Wilson semblent provenir d'un autre monde en train de les engloutir. Il n'est pas étonnant que le travail de Wilson ait été respecté par de nombreux artistes modernes toujours en quête de sources d'inspiration marginale.
Scottie Wilson (Louis Freemann) est né à Glasgow, en Ecosse. Il ne suit aucune formation scolaire et reste illettré.
A l’âge de seize ans, il s’engage dans l’armée, puis travaille dans des fêtes foraines et des cirques.
Scottie Wilson a exercé mille métiers - brocanteur à Toronto durant la dernière guerre, colporeur, camelot et forain mais aussi, toujours et surtout, peintre.
Scottie avait le respect de Picasso. Riopelle lui a acheté des oeuvres.
Admiré d'André Breton et des surréalistes anglais, Scottie a exposé avec Francis Bacon et les plus grands noms de la peinture anglaise. Au Canada, en France, en Angleterre, en Suisse et en Allemagne, amateurs et critiques se sont penchés avec ravissement sur ses étranges et magnifiques dessins.
Scottie Wilson savait à peine lire et écrire ; cela expliquant pourquoi il ne donnait jamais de titre à ses oeuvres. Aujourd'hui, Scottie se retrouve sur Internet. Une biographie lui a été consacrée. Ses oeuvres, en Europe, sont toujours recherchées des collectionneurs.
Comme c'est souvent le cas, la vie de ce marginal s'opposant au conformisme ambiant paraît presque aussi captivante que son art. Ce n'est qu'à 40 ans passés, peu avant la guerre, à Toronto, que Scottie commence à griffonner.
D'étranges personnages nommés « Greedies » ou « Démons » apparaissent tout d'abord sous sa plume. Pour Wilson, ils traduisent les nuages qui s'annoncent à l'horizon. Scottie a avoué à Robert Macdonald, un journaliste de Glascow venu l'interviewer pour le quotidien The Scotsman (1er mars 1969), que la pensée de l'hydre nazie n'était pas totalement étrangère à l'apparition de ces sombres effigies. Il ne lui faudra que quelques années pour se forger un style où domine la symétrie. Ses figures sont encerclées ou englobées dans des formes de totems ou de blasons. Peu à peu, son imagerie évolue. Elle se fait plus optimiste. Oiseaux, maisons ou villes de rêves, arbres et fleurs s'y combinent de façon onirique. Wilson explique vouloir ainsi traduire une sorte de message visionnaire. À la façon de William Blake, son idole, il veut décrire, en autant de dessins, un « royaume de paix ». Ailleurs, ses autoportraits, où il se présente avec un gros nez, se transforment sous nos yeux.
Les têtes deviennent poissons, bestiaire, en autant de métamorphoses insolites. Durant les années 60, il s'adonne à la gouache, toujours en aplats. Scottie peint alors des papillons surmontant de minuscules oiseaux, souvent bec à bec.
Chapeau melon et casquette de tweed Scottie Wilson - né Louis Freeman à Glasgow - a toujours caché ses origines juives. Sa famille, arrivée de Lituanie au milieu du XIXe siècle, est modeste. Il quitte l'école à huit ou neuf ans, ce dont il se félicitera plus tard. En 1906, engagé dans les Scottish Rifles, il est envoyé aux Indes et en Afrique du Sud. De ce séjour militaire colonial, il rapportera des scènes exotiques où surgissent, souvenir d'une nature luxuriante, feuilles de lotus et animaux sauvages. Après une possible désertion, on le retrouve brocanteur àToronto. Il habite aussi à Vancouver à deux pas de Stanley Park.
Racontant ses débuts, Wilson multiplie les variantes. Veut-il ainsi se moquer de certains interlocuteurs jugés trop « intellectuels » à son goût ?
Dans son arrière-boutique, fasciné par un des stylos de marque Bulldog qu'il accumule pour en revendre les plumes en or, il commence de manière totalement imprévisible à couvrir de griffonnages impulsifs le carton de sa vieille table.
En quelques traits, et sans aucune influence extérieure, il dépeint son univers visuel si original.
Douglas Duncan, collectionneur et critique d'art, le repère et le fait exposer.
Il attire l'attention des surréalistes anglais.
À Londres, Penrose et Mesens l'adoptent dès son retour de Toronto aux lendemains de la guerre.
Le poète Victor Mosgrave l'inclut dans nombre d'expositions collectives en compagnie des meilleurs artistes anglais d'alors.
Visitant une de ces manifestations, Wilson est ulcéré par les prix élevés demandés pour ses oeuvres.
Court-circuitant l'intermédiaire de la galerie, il décide, en guise de protestation, de s'installer à la porte de celle-ci.
Il offre lui-même aux passants quelques autres dessins pour moins d'une livre.
Ses expositions en galerie prévues à Paris, en Angleterre et en Suisse ne l'empêchent pas de privilégier ce mode de présentation de son travail, mis au point dès ses années canadiennes.
Dans des tentes foraines, des boutiques ou, mieux, dans une camionnette qu'il trimbale avec sa remorque de foires en marchés, ce petit bonhomme coiffé d'une casquette organise en parallèle ses propres expositions.
L'entrée est payante. Wilson commente et réalise parfois des dessins en public.
Ceux-ci sont offerts avec comme seule protection une feuille de cellophane. Il placarde des affiches vantant l'originalité d'un travail qui, proclame-t-il modeste, a déjà conquis le Canada entier.
Wilson fait valoir ses expositions au Canada : à la Picture Loan Gallery deToronto en 1943 - sous l'égide de Duncan -, à Vancouver ; à Winnipeg et à Montréal.
Offrant une forte prime, l'artiste met au défi quiconque de refaire à l'identique un de ses dessins.Toute photo, prévient-il méfiant, est interdite !
Emballés par ses images si proches de l'inconscient, Roland Penrose et Mesens alertent André Breton.
Ce dernier inclut Wilson dans l'Exposition internationale du surréalisme de la Galerie Maeght à Paris en 1947.
Le mouvement surréaliste se tourne alors vers l'érotisme et l'aspect merveilleux et dépaysant de l'art brut.
« Nul doute que Breton qui collectionnait l'art amérindien, pense Gérard Durozoi, fût aussi séduit par l'intérêt de Scottie - qui se présentait comme un "Primitive artist" - pour les totems et les arts non occidentaux ».
À cette exposition, Riopelle, autre participant, découvre l'art de Wilson. Sous l'imprimatur de Breton, Wilson expose à Paris, d'abord en décembre 1951 à la Galerie Nina Dausset, rue du Dragon, là même où Riopelle avait fait son premier solo en 1949.
À Paris, en 1952, ses dessins sont accrochés aux côtés des grands noms de l'art anglais lors d'une manifestation regroupant « les tendances de la peinture et sculpture britanniques «.Wilson expose aussi en 1950, 1951 et 1952 chez Gimpel à Londres ; Riopelle y exposera à partir de 1956.
Ce n'est cependant qu'en 1953, selon Gérard Durozoi, que Wilson entreprend un premier et unique voyage à Paris.
Une des plus prestigieuses galeries parisiennes d'alors, la Galerie de France, lui ouvre ses portes. Wilson y aurait accroché, en version dessinée, son interprétation toute personnelle de certaines tapisseries d'Aubusson.
Riopelle a sans doute dû le rencontrer à cette occasion. À son retour au pays en 1990, Riopelle lui rend hommage par deux oeuvres d'un format immense.
Lors de ce voyage à Paris, Breton lui présente Picasso. Le peintre espagnol lui achète quelques oeuvres, lui fait les honneurs de son atelier. Wilson, très conscient de sa valeur, n'aimant que William Blake et son propre travail, manifeste une indifférence à peine feinte devant les toiles de Picasso.
Pour faire bonne figure avant sa rencontre avec Dubuffet, Wilson troque toutefois sa casquette cockney pour un chapeau melon tout neuf.
Dubuffet tique au sujet de son intégration si rapide dans le marché de l'art. Il fera cependant du peintre l'une des figures majeures de l'art brut.
Tout cela n'empêche pas Wilson de détester les intellectuels et leur jargon, sauf, bien sûr, admet-il, « quand ils achètent toute l'expo ».
Wilson exposera en Allemagne et en Suisse jusque dans les années 60 alors que la Galerie Schreiner à Bâle le représente.
Il pratique, à ce moment, des aplats de gouache sur des assiettes, ce qui entraîne, en 1965, la commande d'un service de table en porcelaine pour la maison Worcester.
Les années 1967-1968 offrent ses dernières oeuvres, plus colorées.
Les formes totémiques deviennent de plus en plus présentes. Les thèmes familiers s'accumulent : château, ville fantasque, cygne, poissons, papillons. De l'art naïf à l'art indiscipliné Art brut ? Art sauvage...
Depuis un an ou deux à Paris et en France, d'autres expositions ont abordé, à leur façon, le sujet. Sans le vouloir, le douanier Rousseau invente au tournant du XIXe siècle une nouvelle catégorie : la peinture naïve.
Tentant de pratiquer la peinture la plus académique qui soit, Henri Rousseau véhicule toutefois une transgression qui n'a rien de prémédité et de concerté, qui vient des profondeurs de son inconscient.
S'y engouffre à sa suite une expression qui, dès lors, déjoue les approches habituelles, dérègle les précautions, désigne un lieu d'où surgissent les contradictions.
Art d'exclus, art de déracinés ou d'irréguliers, l'art brut prend en fait son essor autour de 1900 avec l'exode rural lié à la révolution industrielle.
Sa découverte coïncide avec la naissance de la psychanalyse. S'attaquant aux conventions culturelles, les surréalistes - l'exposition La beauté convulsive au Centre Pompidou ce printemps nous le rappelait - s'y intéressent avec ferveur.
Fasciné par l'art des enfants et les expressions immémoriales, « en dehors du temps », l'après-guerre voit dans cet art jugé « primitif », dans l'expression des malades mentaux, un antidote à l'angoisse des lendemains de cataclysme.
C'est une sorte de genèse, de geyser, unique témoignage existentiel de « l'essence de l'homme », que l'on tente de capter à la source tandis qu'émerge l'abstraction informelle.
Jean Dubuffet, le premier, reconnaît ces créateurs comme des artistes à part entière.
En 2001, la grande rétrospective Dubuffet au Centre Pompidou aura permis de faire le point sur l'apport d'une production issue le plus souvent des asiles ou des foyers en marge.
Consacrant ce terme d'« art brut » qu'il invente, Dubuffet organise, en octobre 1949 à la Galerie Drouin, la première anthologie du genre. « Il y avait là, commente à l'époque le critique d'art Michel Ragon, quelque chose de nouveau, de beaucoup plus excitant que l'art de la plupart des "artistes" ». Intitulé l'art brut préféré aux arts culturels, le catalogue qui l'accompagne, préparé par Dubuffet, définit ainsi les oeuvres présentées : « productions artistiques dues à des personnes obscures et présentant un caractère spécial d'invention personnelle, de spontanéité et de liberté à l'égard des conventions et habitudes reçues ».
Parcourant ces banlieues de l'art, Dubuffet constitue une collection d'environ 4 000 oeuvres : dessins et sculptures des malades mentaux ou oeuvres d'expression populaire réalisées dans l'ignorance plus ou moins grande de l'histoire de l'art. Face à « l'asphyxiante culture », ces artistes, écrit Dubuffet, participent de « l'opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l'entier de toutes ses phrases par son auteur à partir seulement de ses propres impulsions ».
