Par Minotaure
Dans "Autobiographie du jazz" de Jacques Réda, l'auteur y parle à la première personne pour raconter la naissance et l'histoire du jazz et de ses racines africaines.
En voici un extrait:
" Vous vous demandez probablement où et quand je suis né, mais je n'en sais rien moi-même.
Le plus certain est que j'ai connu une très longue existence prénatale dont il me reste quantité de souvenirs à la fois vagues et forts.
J'ai dû être conçu dès l'époque où /.../ les humains se sont mis à danser en s'accompagnant de cris et de claquements de mains,
puis en frappant sur des troncs d'arbre qu'ensuite ils évidèrent pour les rendre plus sonores, enfin avec le renfort de cornes et de roseaux travaillés pour se prêter à d'autres possibilités de leur souffle.
Cela pourra paraître curieux, mais aussi confusément que ce soit, je me rappelle.
/..../
J'ai pris une conscience embryonnaire de moi-même dans le sein de ma mère Afrique.
Ses chants doux et monotones me berçaient.
Mais: Regarde, il bouge », disait-elle à mon père qui, parfois, auprès d'elle, s'exerçait avec plus de fougue sur son tam-tam.
Et il a le sens du rythme », observait-il en riant de plaisir.
Ainsi m'imprégnais-je à la fois du charme des mélopées et de la vigueur des tambours.
Une vie obscure et heureuse m'attendait.
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Puis, comme tant d'autres, notre petite famille a été raflée près d'une côte par une escouade de négriers.
Il me semble que j'entends encore leurs hurlements, le sifflement de leurs fouets, le choc des gourdins sur les dos, les têtes, les ventres
- comment ai-je survécu? Ma mère mourut en me donnant le jour sur un de ces bateaux d'épouvante, d'où - pour me séparer de mon père que je n'ai pas connu - on me débarqua, dit-on, sur un rivage de la Louisiane, à peu près vers le temps ou votre Louis XIV faisait des grâces sur des menuets de Lulli.
De ce moment s'ouvre un trou profond dans ma mémoire.
Je ne suis plus qu'un paquet de chair qui braille, puis un gamin hagard et doublement orphelin, sans parents ni patrie parmi toute une population croissante de mes semblables aussi malheureux et encore plus à plaindre que moi.
Car assez vite, moi, c'est dans ma nature, je réagis.
Jeune encore, j'accompagne les corvées épuisantes dans les champs de coton.
Je ne m'y rends pas vraiment utile en raison de la faiblesse de mon âge, mais on ne tarde pas à se disputer pour m'y emmener.
Parce que je chante.
Je ne sais trop comment ça m'est venu.
Sans doute en reproduisant d'instinct ce que j'avais assimilé de la voix de ma mère et du tam-tam de papa.
Mes compagnons de travail tiraient de ce chant qui rythmait leur effort un peu de courage et s'empressèrent de l'adopter.
Nous chantâmes bientôt tous ensemble, mais je les entraînais grâce à la puissance de ma voix, à ma cadence qui soulageait la dureté mécanique de notre tâche, qu'il s'agît de piocher, pelleter, cueillir ou, plus tard, de poser des rails.
De retour à nos cases, le soir, et malgré la fatigue, on me priait de nouveau de chanter.
Je n'allais pas leur resservir ce qui les avait un peu aidés au cours de la journée, je m'en serais voulu.
Il fallait découvrir quelque chose qui les reposât, qui répondît à leur besoin de se réjouir d'être un peu librement ensemble, de les consoler de leur sort ou de s'abandonner à une nostalgie dont il ne distinguait plus très nettement l'objet.
L'Afrique? Mais, sur ce nouveau sol à peine encore « américain » où ils n'étaient guère que des bêtes de somme ou des instruments aratoires, ils l'avaient à peu près oubliée.
Nous étions tous nés dans le même bateau séparé de toutes les rives.
J'essayai d'inventer le chant de cette séparation.
Cela me prit des années et des années.
/.../
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La vieille Mama m'avait appris à lire un peu dans une bible, mais je restai complètement éberlué par ce que la Dame appelait des partitions : des grandes pages où des nuées de mouches bien élevées paraissaient avoir fait soigneusement caca entre des lignes bien droites comme des barrières.
Mais, de la part de mouches même bien élevées, ça ne m'étonnait pas trop.
/.../
Et je crois que c'est au cours de cette période (je grandissais mais ma croissance restait d'une lenteur exaspérante) que j'esquissai la formule qui répondait le mieux à ce que les gens ressentaient quand ils en avaient gros sur la patate.
Vous, les Blancs, dans des circonstances un peu voisines, vous dites que vous broyez du noir ».
Ce n'est pas que l'envie de broyer du Blanc ne nous soit pas venue de temps à autre, mais nous n'allions pas adopter cette couleur pour exprimer ce que nous avions de plus intime.
C'est pourquoi j'ai choisi le bleu. Un bleu assez foncé comme il en traîne le soir à l'horizon désespérément plat où s'enfoncent des routes ou des chemins de fer que vous n'avez pas le droit de prendre, qui ne vous mèneraient nulle part.
Le mot a fait fortune.
Je me suis pointé un soir comme celui-là dans une allée où tout le monde paraissait frappé d'accablement sur le seuil des portes, et j'ai lancé « Alors, les gars, vous avez le bleu? » Je ne sais plus qui a répliqué : « Tu peux même dire qu'on en a une charretée », et le bleu est devenu les bleus (the blues) pour désigner ce que j'avais fini d'élaborer dans mes moments de cafard et de solitude, à l'écart de l'élégant salon de musique et de l'église aux cantiques joyeux.
Il m'avait fallu si longtemps pour y arriver en amalgamant tellement de choses, que je ne suis pas très sûr d'en être vraiment l'inventeur.
Mais le mélange avait pris une allure si particulière qu'il ne ressemblait à rien de connu.
Ça s'est fait progressivement tout seul sous mes doigts, dans mon coeur, mes tripes, ma tête, comme si j'avais été à la fois personne et tous ceux qui allaient s'y reconnaître et le chanter.....
Source: "Autobiographie du jazz" de Jacques Réda aux éditions Climats
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