René Char


René Char est né le 14 juin 1907 à L'Isle-sur-la-Sorgue dans le Vaucluse. Il est le dernier de quatre enfants. Fils d'Émile Char, industriel du plâtre, maire de L'Isle-sur-laSorgue, et de Marie-Thérèse-Armande Rouget, de Cavaillon.
Son grand-père paternel, enfant de l'Assistance Publique, avait reçu pour nom Charlemagne, dont il fera Char-Magne, que le père du poète abrégera à nouveau pour en faire Char.
La grand-mère paternelle, née Arnaud, était la fille d'un meunier de L'Isle-sur-la-Sorgue.
Du côté maternel, l'arrière-grand-père, Auguste Chevalier, était un militaire issu d'une famille du Piémont, emprisonné sous Napoléon III pour ses sentiments républicains ; le grand-père Rouget, lui, était maçon à Cavaillon.
L'enfance de René Char se passe à L'Isle-sur-la-Sorgue aux Névons, un quartier de la ville.
Enfance et jeunesse du poète sont marquées par ce pays et la rivière qui le traverse (« la Sorgue »), ainsi que par l'entourage des hommes et des femmes qu'il s'y choisit pour amis.

Le père du poète meurt en Janvier 1918
Ah ! lointain est cet âge.
Que d'années à grandir
Sans père pour mon bras !
le Deuil des Névons
René Char fréquente l'École communale de L'Isle d'abord, puis fait ses études au lycée d'Avignon.
En 1920 pour la première fois, il séjourne en Afrique du Nord : son père avait créé une petite plâtrière en Tunisie.
En 1925, il suit, peu assidûment, les cours de l'École de Commerce à Marseille.
1927-1928
service militaire à Nîmes, dans l'artillerie.
Les Cloches sur le Coeur (poèmes écrits entre 1922 et 1926) paraît en février 1928 aux Éditions Le Rouge et le Noir, avec pour nom d'auteur René-Émile Char.
Cette édition sera, plus tard, en grande partie détruite par le poète.
En 1929, René Char publie, à L'Isle-sur-la-Sorgue, la revue Méridiens.
En août 1929 paraît, à Nîmes, Arsenal, dont Char envoie un exemplaire à Paul Éluard ; celui-ci vient à L'Isle durant l'automne.
Ainsi se noue entre les deux poètes une durable amitié.
René Char se rend à Paris, où il rencontre André Breton, Louis Aragon et René Crevel.
Il sera donc, quelques années durant, le compagnon des surréalistes (jusque vers 1934).

1930
Avril, "Ralentir Travaux", écrit en collaboration avec Breton et Éluard lors d'un séjour des poètes à Avignon.
Également en avril, "Le Tombeau des Secrets".
Aragon, Breton, Éluard et Char s'emploient à fonder la revue "Le Surréalisme au Service de la Révolution", à laquelle René Char collaborera à plusieurs reprises :
« Le Jour et la Nuit de la Liberté », dans le n° 1, juillet;
« Les Porcs en Liberté », dans le n° 2, octobre.
Dans « les Porcs en liberté », Char s'en prend avec violence aux colonialistes et profiteurs de guerre de tout poil.
Ce qui caractérise Char, déjà et à jamais, c'est la colère : les aphorismes, pseudo-fragments, dans Moulin premier, rassemblés plus tard dans le Marteau sans maître, abondent en formules-chocs :


À la fin de cette année 1930 paraît Artine, rêverie sur une femme à apparitions multiples, femme rêvée dont les femmes vraies sont les hypostases successives – aussi bien cette jeune fille qui, en s'en allant, laissa sur un bout de papier le nom d'une morte vu auparavant sur une tombe (Lola Abat), que cette bohémienne rencontrée pendant la guerre.
1931
Dali et Bunuel viennent de réaliser le fim L'Age d'Or, violemment attaqué par les ligues d'extrême droite.
Char signe avec ses amis surréalistes les tracts "L'Age d'Or" et "L'Affaire de L'Age d'Or".
Exposition Coloniale en mai et juin : les Surréalistes publient et distribuent les tracts "Ne Visitez pas l'Exposition Coloniale", puis "Premier Bilan de l'Exposition Coloniale."
Le tract "Au Feu" vient soutenir les premières luttes en Espagne.
Sade et René Char
Le jeune René Char n'a pas attendu de fréquenter personnellement les surréalistes parisiens pour s'intéresser au cas du marquis de Sade.
Il bénéficie de la bibliothèque de sa marraine, Louise Roze, dans laquelle il a découvert des lettres inédites de Saint-Just et de Sade, et une lettre du maire de Charenton sur la mort du marquis : il la publie en août 1929 dans le numéro 2 de son éphémère revue Méridiens, fondée avec André Cayatte.
C'est pourtant avec son arrivée à Paris en novembre de la même année que commence pour lui véritablement la grande aventure surréaliste.
Et sa première contribution importante en faveur de Sade paraît en octobre 1930 dans Le surréalisme au service de la Révolution, n° 2, p.6.
Hommage à D.A.F. de Sade
À Paul Eluard.
I
Quelle existence particulièrement bien comprise arrivera à percevoir à l’heure d’un couchant exceptionnel les vibrations de l’insolite monument dressé sur une grève de pierres hantées à la limite des eaux mortes entre deux rivages à jamais arides ?
Quand le silence rassurant se sent chez lui le mystère allume de monstrueux feux de paille : feu de paille celui qui de mémoire d’ombre récite la vérité déchirante, feu de paille celui qui sur les ailes de la folie précipite, à hauteur d’aigle, la morale démasquée, feu de paille aussi celui dont les étranges propos découvrent aux paralytiques les impressions saisissantes.
L’incorruptible séducteur s’éloigne comme un orage.
II
Ces bouleversements derrière les paupières nous conduisent infailliblement à une mare dure et glissante où dort sous une nuée de mouches vertes l’immobilité au diapason.
Pour pouvoir s’en approcher il faut avoir cru plus que de raison. On dit alors à haute voix ce à quoi on ne pense pas.
J’ai voulu dire : le cœur du lance- pierre trouve le chemin du poète. »
Le temps m’a prouvé par la suite que mon existence à ce moment-là pouvait tout au plus déserter deux nuages et une épave encore à découvrir.
Une obscurité croissante semblable à celle qui règne sur les visions tombe dans les yeux de Pilar.
À l’horizon, des mains téméraires ont soulevé pour le plaisir les lourdes pierres horizontales.
III
Sade, l’amour enfin sauvé de la boue du ciel, l’hypocrisie passée par les armes et par les yeux, cet héritage suffira aux hommes contre la famine, leurs belles mains d’étrangleurs sorties des poches.
René Char

Par la suite, René Char recevra ses amis Eluard, Jean et Valentine Hugo sur ses terres provençales : en février 1931, ils visitent les châteaux liés à la vie de Sade, Saumane et Lacoste.
1932
Le groupe surréaliste en est aux lourdes ruptures :
après l'affaire Aragon (et Char est alors au côté de Breton contre l'option stalinienne du futur chantre d'Elsa), après diverses exclusions, des maladresses de Péret, après surtout les diktats de l'auteur des Manifestes du surréalisme A. Breton (le langage « spontané » plus juste que le langage travaillé, et la valeur universelle des mots de l'inconscient tel qu'il parle dans les rêves, options auxquelles Char n'adhère pas), Char prend ses distances et ne collaborera pas à "Minotaure".
Séjours à Saumane (Vaucluse), où sont composés une partie des poèmes du "Marteau sans Maître".

1934
Char fait la connaissance de Kandinsky, qui illustrera d'une pointe sèche les exemplaires de tête du "Marteau sans Maître" qui réunit tous les poèmes écrits depuis 1927.
Tristan Tzara fait la prière d'insérer.
René Char s'éloigne peu à peu de la communauté des Surréalistes, mais sans le fracas auquel les ruptures des autres membres avec ce groupe donnaient lieu.

René Char par Nicolas de Staël
1935
Suicide de René Crevel le 19 juin
Un incident oblige René Char à sortir de la discrétion qu'il observait dans ses rapports avec les Surréalistes :
dans une lettre privée écrite à Georges Sadoul au début de l'année, Char s'exprimait en termes assez durs sur certaines activités surréalistes.
Mais, sans que Sadoul y soit pour rien, cette lettre tombe entre les mains de Benjamin Péret qui en diffuse le contenu.
La réponse à cette initiative est la Lettre à Benjamin Péret de décembre.
1936
"Dépendance de l'Adieu" (illustré d'un dessin par Picasso) aux Éditions G.L.M.
Atteint d'une septicémie, Char passe trois mois (avril, mai, juin), gravement malade à Avignon puis à L'Isle-sur-la-Sorgue.
Eluard lui fait part de sa séparation d'avec Breton.
Visite d'Eluard et de Man Ray à L'Isle courant mai.
Convalescence : durant l'été, premier séjour à Céreste.
Automne et hiver à Mougins et au Cannet de Cannes.

Grand lecteur de philosophie grecque, en tout premier lieu Héraclite, Char sait bien que le fragment n'y est que survivance d'un texte en grande partie perdu.

Mais, lecteur aussi des Fusées de Baudelaire et des fulgurances de Nietzsche, il voit dans le fragment la possibilité d'enserrer en quelques lignes puissantes une pensée qui, dans sa contraction, tient justement de la poésie, bien plus que du relâchement de la prose.
Baudelaire mécontente Nietzsche
Poéme
C'est Baudelaire qui postdate et voit juste de sa barque de souffrance, lorsqu'il nous désigne tels que nous sommes.
Nietzsche, perpétuellement séismal, cadastre tout notre territoire agonistique.
Mes deux porteurs d'eau.
Obligation, sans reprendre souffle, de raréfier, de hiérarchiser êtres et choses empiétant sur nous.
Comprenne qui pourra.
Le pollen n'échauffant plus un avenir multiple s'écrase contre la paroi rocheuse.
Que nous défiions l'ordre ou le chaos, nous obéissons à des lois que nous n'avons pas intellectuellement instituées.
Nous nous en approchons à pas de géant mutilé.
De quoi souffrons-nous le plus?
De souci.
Nous naissons dans le même torrent, mais nous y roulons différement, parmi les pierres affolées.
Souci?
Instinct garder.
Fils de rien et promis à rien, nous n'aurions que quelques gestes à faire et quelques mots à donner.
Refus.
Interdisons notre hargneuse porte aux mygales jactantes, aux usuriers du désert.
L'œuvre non vulgarisable, en volet brisé, n'inspire pas d'application, seulement le sentiment de son renouveau.
Ce que nous entendons durant le sommeil, ce sont bien les battements de notre coeur, non les éclairs de notre âme sans emploi.
Mourir, c'est passer à travers le chas de l'aguille après de multiples feuillaisons.
Il faut aller à travers la mort pour émerger devant la vie, dans l'état de modestie souveraine.
Qui appelle encore?
Mais la réponse n'est point donnée.
Qui appelle encore pour un gaspillage sans frein?
Le trésor entrouvert des nuages qui escortèrent notre vie.
René Char
1937
René Char achève de guérir sur la côte méditerranéenne
"Moulin Premier", qui paraît en janvier chez G.L.M., inaugure la série des recueils de textes aphoristiques qui, dans l'oeuvre de René Char, accompagneront fréquemment les livres de poèmes.
Éluard vient retrouver Char au Cannet ; poèmes en collaboration (Deux Poèmes).
La guerre d'Espagne hante les esprits et ne laisse que peu d'espoir (« Dédicace »).
En juillet, collaboration à la revue Cahiers d'Art que dirige Christian Zervos, revue dans laquelle a été ou sera publié tout ce que l'art moderne compte d'important ;
Char y publie deux poèmes et l'on aura souvent l'occasion de l'y lire à nouveau.
René Char par Vieira Da Silva, par Victor Brauner et par ???
1938
Mai, "Dehors la Nuit est Gouvernée" aux Éditions G.L.M.
Montée de l'hitlérisme
En octobre, les Cahiers G.L.M. publient les premières réponses à l'enquête « La Poésie Indispensable », enquête dont Char a rédigé le texte.
1939. Dans Cahiers G.L.M. de mars, suite des réponses à l'enquête « La Poésie Indispensable » ; ont répondu notamment Maurice Blanchard, Paul Éluard, Roger Caillois, Pierre Mabille, Philippe Soupault, André Breton, Benjamin Péret, Arp, André Masson, Robert Desnos, Albert Beguin, Pierre-Jean Jouve.
Char publie encore, en 1939, dans Cahiers d'Art, « Par la Bouche de l'Engoulevent» - avec un dessin de Picasso -, puis plus rien jusqu'à la mi-44.
Déclaration de guerre le 3 septembre
Char est mobilisé à Nîmes, au 173e régiment d'artillerie lourde
1940
Désigné en avril pour suivre les cours de l'École Militaire d'Artillerie de Poitiers, l'offensive allemande l'empêche de s'y rendre.
Vient la débâcle. En juin, Char franchit la Loire avec sa colonne en retraite.
Démobilisé en juillet dans le Lot, il rejoint L'Isle-sur-la-Sorgue.
En septembre, Char est dénoncé comme communiste auprès du préfet de Vaucluse.
Le prétexte invoqué est celui de son activité politique des années antérieures, liée au Mouvement surréaliste.
La police de Vichy perquisitionne à son domicile de L'Isle le 20 décembre.
Il s'éloigne et gagne Céreste (Basses-Alpes).
Entre-temps, il a eu l'occasion de revoir à Marseille André Breton qui, en compagnie d'autres surréalistes, attend de pouvoir partir pour l'Amérique.

1941
Les Allemands n'occupent à cette époque que la zone Nord, et ce jusqu'au 11 novembre 1942 ; il n'y a donc officiellement en zone Sud que des garnisons italiennes relativement débonnaires (unités fascistes mises à part).
Il faut cependant noter que, dès 1941, les Allemands ont fait passer en zone Sud des agents de la Gestapo qui opèrent officieusement auprès des « missions d'armistice » allemandes, avec la complicité des partis collaborationnistes (P.P.F. et Francistes).
La clandestinité et la Résistance commencent pour René Char dans les six mois qui suivent le mois de janvier.
Adhésion à l'Armée Secrète naissante (A.S.).
Son nom de guerre est Alexandre. Il sera chef du secteur de l'A.S. Durance-Sud, soit une région allant de Forcalquier à l'est et Banon au nord jusqu'au Lubéron au sud, pour s'arrêter à l'ouest à Apt.
Son organisation effectue bientôt ses premières actions contre des agents de l'ennemi et l'armée italienne.
A partir de décembre 1942, opérations contre les Allemands nouveaux venus.

1943
Engagement aux Forces Françaises Combattantes, dont dépend le réseau Action.
Un acte officiel (Documents Section Atterrissage Parachutage), en septembre 1943, stipule qu'il est engagé « pour la durée de la guerre actuellement en cours, plus trois mois », comme chargé de mission de 1ère classe, avec le grade de capitaine.
Il est chef départemental (Basses-Alpes) de la Section Atterrissage Parachutage (S.A.P.) Région 2 et adjoint au chef régional du réseau Action.
La S.A.P. est une organisation créée par l'état-major du général de Gaulle à Alger.
Comme son nom l'indique, elle se charge d'aménager, d'une part, des terrains d'atterrissage clandestins où de petits avions pourront venir déposer ou reprendre des agents, d'autre part, des terrains de parachutage qui recevront du matériel de guerre en lots sans cesse plus importants.
La S.A.P. est une subdivision du réseau Action et, à ce titre, organise également des sections de combat.
La Région 2 du réseau Action regroupe sept départements Vaucluse, BassesAlpes, Hautes-Alpes, Bouches-du-Rhône-campagne, Drôme, Var, Alpes-Maritimes.
Pour échapper à l'enrôlement dans le Service du Travail Obligatoire (S.T.O.), les jeunes Français gagnent le maquis de plus en plus nombreux.
La S.A.P. Basses-Alpes a réceptionné 53 parachutages et constitué 21 dépôts d'armes dont aucun ne tomba aux mains des Allemands, ainsi qu'un réseau de communications « radio » et un système interdépartemental de transports clandestins ; les pertes humaines furent minimes.

1944
Les mois qui précèdent le débarquement en Méditerranée, c'est-à-dire les derniers mois de la clandestinité, voient s'aggraver les difficultés et les souffrances.
En mai, Émile Cavagni est tué par les Allemands dans une embuscade à Forcalquier.
En juin, le poète Roger Bernard tombe aux mains des S.S. qui le fusillent.
En juillet, L'état-major Interallié d'Afrique du Nord invite Char à rejoindre Alger.
Officier de liaison auprès du général Cochet, délégué militaire pour les Opérations Sud, Char est directeur de la Villa Scotto, centre des Missions Parachutées ; il donne à Alger des conférences militaires sur la guerre des maquis aux officiers anglais et américains.
Sa fonction l'appelle également au Club des Pins, près d'Alger, et à la station américaine F.
Retour à la S.A.P. fin août, cette fois à Avignon (les départements dont René Char avait eu la charge sont libérés).
Il occupe divers postes responsables jusqu'à sa démobilisation en 1945.
Aucun livre de René Char ne fut publié de 1939 à 1945.
1945
Février, parution de Seuls Demeurent (1938-1944) chez Gallimard.
Fragments de Feuillets d'Hypnos dans diverses revues en octobre et novembre.
Réédition de Le Marteau sans Maître suivi de Moulin Premier chez José Corti.
Amitié avec Georges Braque.
1946
Char passe les premiers mois de l'année à L'Isle, puis sur la côte méditerranéenne avec ses amis Zervos.
Il Fait, à Vence, la connaissance d'Henri Matisse. Le poète et le peintre découvrent simultanément, mais séparément, le thème du requin et de la mouette
...
Amitié avec Albert Camus (« Naissance et Jour Levant d'une Amitié »).
Depuis plus de dix ans que je suis lié avec Camus, bien souvent à son sujet la grande phrase de Nietzsche réapparaît dans ma mémoire :

....De l'oeuvre de Camus je crois pouvoir dire : « Ici, sur les champs malheureux, une charrue fervente ouvre la terre, malgré les défenses et malgré la peur. »
Qu'on me passe ce coup d'aile; je veux parler d'un ami.
René Char

Albert Camus - René Char
En 1948 René Char préface "Héraclite d'Éphèse", par Yves Battistini aux éditions « Cahiers d'Art »

Héraclite d'Èphèse
Il paraît impossible de donner à une philosophie le visage nettement victorieux d'un homme et, inversement, d'adapter à des traits précis de vivant le comportement d'une idée, fût-elle souveraine.
Ce que nous entrevoyons, ce sont un ascendant, des attouchements passagers.
L'âme s'éprend périodiquement de ce montagnard ailé, le philosophe, qui propose de lui faire atteindre une aiguille plus transparente pour la conquête de laquelle elle se suppose au monde.
Mais comme les lois chaque fois proposées sont, en partie tout au moins, démenties par l'opposition, l'expérience et la lassitude - fonction universelle -, le but convoité est, en fin de compte, une déception, une remise en jeu de la connaissance.
La fenêtre ouverte avec éclat sur le prochain, ne l'était que sur l'en dedans, le très enchevêtré en dedans.
Il en fut ainsi jusqu'à Héraclite.
Tel continue d'aller le monde pour ceux qui ignorent l'Éphésien.
Nos goûts, notre verve, nos satisfactions sont multiples, si bien que des parcelles de sophisme peuvent d'un éclair nous conquérir, toucher notre faim.
Mais bientôt la vérité reprend devant nous sa place de meneuse d'absolu, et nous repartons à sa suite, tout enveloppés d'ouragans et de vide, de doute et de hautaine suprématie.
Combien alors se montre ingénieuse l'espérance !
Héraclite est, de tous, celui qui, se refusant à morceler la prodigieuse question, l'a conduite aux gestes, à l'intelligence et aux habitudes de l'homme sans en atténuer le feu, en interrompre la complexité, en compromettre le mystère, en opprimer la juvénilité.
Il savait que la vérité est noble et que l'image qui la révèle c'est la tragédie.
Il ne se contentait pas de définir la liberté, il la découvrait indéracinable, attisant la convoitise des tyrans, perdant son sang mais accroissant ses forces, au centre même du perpétuel.
Sa vue d'aigle solaire, sa sensibilité particulière l'avaient persuadé, une fois pour toutes, que la seule certitude que nous possédions de la réalité du lendemain, c'est le pessimisme, forme accomplie du secret où nous venons nous rafraîchir, prendre garde et dormir.
Le devenir progresse conjointement à l'intérieur et tout autour de nous.
Il n'est pas subordonné aux preuves de la nature; il s'ajoute à elles et agit sur elles.
Sauve est l'occurrence des événements magiques susceptibles de se produire devant nos yeux.
Ils bouleversent, en l'enrichissant, un ordre trop souvent ingrat.
La perception du fatal, la présence continue du risque, et cette part de l'obscur comme une grande rame plongeant dans les eaux, tiennent l'heure en haleine et nous maintiennent disponibles à sa hauteur.
Héraclite est ce génie fier, stable et anxieux qui traverse les temps mobiles qu'il a formulés, affermis et aussitôt oubliés pour courir en avant d'eux, tandis qu'au passage il respire dans l'un ou l'autre de nous.
Le mérite de la présente traduction est dans la satisfaction qu'elle donne, à la fois, à la philosophie et à la poésie de la pensée inspirée de l'Éphésien.
La question de savoir s'il importe de dire juste ou de dire au mieux, est ici sans objet.
Disant juste, sur la pointe et dans le sillage de la flèche, la poésie court immédiatement sur les sommets, parce que Héraclite possède ce souverain pouvoir ascensionnel qui frappe d'ouverture et doue de mouvement le langage en le faisant servir à sa propre consommation.
Il partage avec autrui la transcendance tout en s'absentant d'autrui.
Au-delà de sa leçon, demeure la beauté sans date, à la façon du soleil qui mûrit sur le rempart mais porte le fruit de son rayon ailleurs.
Héraclite ferme le cycle de la modernité qui, à la lumière de Dionysos et de la tragédie, s'avance pour un ultime chant et une dernière confrontation.
Sa marche aboutit à l'étape sombre et fulgurante de nos journées.
Comme un insecte éphémère et comblé, son doigt barre nos lèvres, son index dont l'ongle est arraché.
En 1948 parait "Fureur et mystère", la première œuvre de grande ampleur de Char, qui y a repris des plaquettes précédemment publiées, en les additionnant de nombreux nouveaux poèmes.
Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud!
« Tes dix-huit ans réfractaires à l'amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu'au ronronnement d'abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d'abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l'enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.
Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c'est bien là la vie d'un homme! On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.
Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi. »
René Char, Fureur et mystère, 1962
Mais l’après-guerre fera de René Char un homme rongé par la culpabilité. Il continuera d’avoir les même visions en rapport à la politique française avec Albert Camus, avec qui il entretiendra une indéfectible amitié. En 1951, ils exprimeront d’ailleurs leur point de vue partagé dans « L’Homme révolté ».
C’est aussi pour le poète une période de doute : il n’est plus sûr d’être capable d’écrire comme il le faisait. Dès l’instant où il est devenu le capitaine Alexandre, le poète René Char a mis de côté son statut de poète.
C’est ce qu’il explique dans l’un de ses poèmes les plus touchants, « j’habite une douleur », écrit en 1945. Ce poème décrit une crise existentielle de la part du poète; il remet en question sa capacité à écrire. Ce poème le représente sous tous les aspects de l’auteur, puisque l’espoir, le désespoir, la fureur et le mystère sont présents.
Le 9 juillet 1949, il divorcera de sa femme Georgette Goldstein.
J'habite une douleur
Ne laisse pas le soin de gouverner ton coeur à ces tendresses parentes de l'automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie.
L'oeil est précoce à se plisser.
La souffrance connaît peu de mots.
Préfère te coucher sans fardeau: tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger.
Tu rêveras que ta maison n'a plus de vitres.
Tu es impatient de t'unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit.
D'autres chanteront l'incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier.
Tu condamneras la gratitude qui se répète.
Plus tard, on t'identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l'impossible.
Pourtant.
Tu n'as fait qu'augmenter le poids de ta nuit.
Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été.
Tu es furieux contre ton amour au centre d'une entente qui s'affole.
Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter.
A quand la récolte de l'abîme?
Mais tu as crevé les yeux du lion.
Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires...
Qu'est-ce qui t'a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre?
Il n'y a pas de siège pur.
René Char
En 1950, parution des Matinaux.

L'année suivante, Poèmes, puis la Paroi et la prairie, en 1952 – et Lettera amorosa en 1953, l'un des poèmes les plus ostensiblement érotiques de Char, qui reparaîtra en 1963 augmentée de 27 lithographies en couleur de Braque, cinq mois avant la mort du peintre.
En 1954, les Névons sont vendus, dépecés, le parc transformé en H.L.M., le ruisseau qui le traversait recouvert d'une route.
Char part à la source de ses racines dans Recherche de la base et du sommet (1955), où il énumère tous ceux (tout ce) qui constituent sa bibliothèque et sa mémoire intime.
ANTONIN ARTAUD
Je n'ai pas la voix pour faire ton éloge, grand frère.
Si je me penchais sur ton corps que la lumière va éparpiller,
Ton rire me repousserait.
Le coeur entre nous, durant ce qu'on appelle improprement un bel orage,
Tombe plusieurs fois,
Tue, creuse et brûle,
Puis renaît plus .tard dans la douceur du champignon.
Tu n'as pas besoin d'un mur de mots pour exhausser ta vérité,
Ni des volutes de la mer pour oindre ta profondeur,
Ni de cette main fiévreuse qui vous entoure le poignet,
Et légèrement vous mène abattre une forêt
Dont nos entrailles sont la hache.
Il suffit. Rentre au volcan.
Et nous,
Que nous pleurions, assumions ta relève ou demandions : « Qui est Artaud ? » à cet épi de dynamite dont aucun grain ne se détache,
Pour nous, rien n'est changé,
Rien, sinon cette chimère bien en vie de l'enfer qui prend congé de notre angoisse.
René Char, Recherche de la base et du sommet
Char publie l'année suivante La bibliothèque est en feu, où apparaît cette définition du poète, arrogante et tragique :

Significativement, dès 1957, Gallimard édite une anthologie de Char, processus habituel en France pour faire, d'un auteur, un « classique »
Paul Celan le traduit en allemand. La revue l'Arc consacre à Char un numéro entier (1963). On dresse sa première bibliographie (1964).
René Char s’est également engagé contre l’implantation de fusées atomiques dans son village, il se montre donc une fois de plus révolté contre la société qui l’entoure qu’il n’accepte pas .
Dans les années 50/60, il écrira beaucoup de poèmes qui feront succès : « Les Matinaux », « La Bibliothèque est en Feu », « Lettera amorosa », » Retour Amont ».
Il éprouve également le besoin de rendre hommage aux poètes et aux peintres qui l’ont accompagnés et nourris, ceux qu’il nomme ses « grands astreignants » et ses « alliés substantiels ».
Il continuera à publier aux côtés de Marie-Claude de Saint-Seine, qu’il épousera en 1988.
Il meurt le 19 février 1988 d’une crise cardiaque.

Le dialogue avec les peintres
La poésie de Char est difficilement séparable des œuvres graphiques qui l'ont illustrée.
Char a constamment dialogué avec les artistes les plus importants du siècle.
Dalí pour Artine (1930),
Yves Tanguy pour un poème du collectif Violette Nozières (1933),
Kandinsky pour le Marteau sans maître (1934),
Picasso pour Dépendance de l'adieu (1936),
Valentine Hugo pour Placard pour un chemin des écoliers (1937),
Henri Matisse pour Le poème pulvérisé (1947)
Fernand Léger pour L'homme qui marchait dans un rayon de soleil (1949)
Georges Braque pour le Soleil des eaux (1949) et pour Lettera Amorosa (1953)
Juan Miró pour Fête des arbres et du chasseur (1948) et Flux de l'aimant (1964)
Victor Brauner pour Le viatique ou non (1950)
Nicolas de Staël pour Poèmes (1951)
Louis Fernandez pour À une sérénité crispée (1951) le Deuil des Névons (1954),
Jean Arp pour Guirlande Terrestre (1952)
Wifredo Lam pour A la santé du serpent (1952)
Wifredo Lam pour le Rempart de brindilles (1953)
Jacques Villon pour L'amie qui ne restait pas (1954)
Vieira da Silva pour l'Inclémence lointaine (1961)
Giacometti pour Retour amont (1965)
Zao Wou-Ki pour Effilage du sac de jute (1979)
Etc...

René Char par Victor Brauner