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Artaud : l’Irlande

Au Dôme en 1937 avant de partir pour l'Irlande

Au Dôme en 1937 avant de partir pour l'Irlande

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10 Aout 1937: Départ d'Antonin Artaud pour l'irlande.


L’écrivain de la révolte absolue, l’acteur de l’exces veux tenter de rendre aux Irlandais ce qu'il dit être la canne de St. Patrick.
il est arrété à Dublin par la police Irlandaise dans un état de délabrement total, violent et délirant (oubli de son identité, emprisonné pour vagabondage)

 

il est rapatrié de force et interné d'office en asile psychiatrique

 

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LES FAITS

 

C'est dans "les Nouvelles révélations de l'être" qu'apparaît la mention de la canne de saint Patrick à laquelle Artaud attacha tant d'importance et dont la possession fut sans doute à l'origine de son voyage tragique en Irlande.
Cette canne lui avait été donnée par son ami René Thomas,

 

« lequel la tenait de la fille d'un sorcier savoyard dont il est question dans la prophétie de saint Patrick (...). Cette canne a 200 millions de fibres, et elle est incrustée de signes magiques ... ».

 

Roger Blin la décrit comme un objet fort curieux, couverte de noeuds et hérissée de pointes 4.

En fait, cette canne semble avoir appartenu au grand-père de la femme du peintre Christian Tony.

Artaud l'exhibait partout, aux Deux-Magots, à la Coupole, au Dôme où, un matin à 9 heures, Anaïs Nin le rencontre brandissant sa canne, vociférant.

Depuis qu'il l'a fait ferrer, il en fait jaillir des étincelles en la tapant violemment sur le pavé parce que

 

« cette canne porte au neuvième noeud le signe magique de la foudre ; que 9 est le chiffre de la destruction par le feu... ».

 

On ne sait pas exactement quand et sous quelles influences il décide d'aller en Irlande, et sur le voyage lui-même peu de choses sont aujourd'hui connues.

 

Cobh

Le 14 août, il débarque à Cobh, est à Galway le 17, dans l'île d'Inishmore (Aran) à Kibronan le 23, d'où il écrit à Anne Manson et à André Breton avec qui il s'est réconcilié depuis son retour du Mexique.

 

Le 5 septembre, il est de retour à Galway, à l'Imperial Hôtel.

 

Galway

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On ignore à quel événement il fait référence lorsqu'il écrit à André Breton :

« Il se peut que j'aille en prison d'ici quelque temps. Ne vous inquiétez pas, ce sera volontaire et pour peu de temps. »

 

A Jean Paulhan, il fait part de son dénuement ;

 

à Anne Manson :
« C'est que ma vie, Anne, réalise une prophétie. »

 

Le 8, il se rend à Dublin.

 

Quelques lettres permettent de s'assurer de son séjour dans la capitale irlandaise : le 14 à Annie Besnard et René Thomas, le 15 à André Breton et enfin, le 21, la dernière lettre à Jacqueline Breton.

 

Dans sa Lettre à Henri Parisot du 7 septembre 1945, Artaud se plaint d'avoir été agressé sur une place de Dublin le 18 décembre 1937 à 3 heures de l'après-midi par un agent provocateur qui lui aurait donné un coup de barre de fer sur le dos, lui scindant « en deux la colonne vertébrale, cicatrice et lésion que vingt médecins ont constatées et vues ».

 

Sans doute est-ce la transposition dans son souvenir d'une interpellation par la police quelque peu agitée.

 

Selon Marie-Ange Malausséna, il chercha asile au jesuit Collège dont le supérieur, en retraite, refusa de le recevoir.

 

« Il fit tant de bruit et cria si fort pour se faire recevoir que le couvent alerta la police. Une bagarre s'ensuivit, la canne de saint Patrick qu'Artaud avait encore en main disparut dans le tumulte et Artaud fut emprisonné pendant six jours. La police fouilla ses vêtements, défit les doublures, coupa les poches et, ne trouvant rien, le reconduisit sous bonne escorte et l'embarqua sur le Washington en partance pour la France. »

 

Le Consul de France à Dublin corrobore la version de l'expulsion en réponse à une demande d'information faite par Paulhan en novembre :

 

« Celle-ci (la police) a exprimé le désir de renvoyer en France notre compatriote qui était sans ressources et qui manifestait une grande exaltation. Monsieur Artaud, en faveur de qui la Légation est intervenue dans toute la mesure possible, s'est embarqué à Cobh le 29 septembre sur le Washington et a dû arriver au Havre le lendemain. »

 

A bord éclate un incident. Un steward et un chef mécanicien « armés d'une clef anglaise » entrent dans sa cabine. Venaient-ils tenter de maîtriser Artaud en crise violente, ou plus simplement réparer un lavabo ?

 

Quoi qu'il en soit, on se saisit de lui, lui passe une camisole et, au débarquement, il est interné d'office.

 

 

 

 

L'Irlande est pour Artaud l'époque où il ne se sent plus en tant qu'individu mais en tant que force.

 

Il refuse de signer Le voyage au pays des Tarahumaras et demande à Jean Paulhan de remplacer son nom par trois étoiles.


Le texte "Les nouvelles révélations de l'être" paraît sans nom d'auteur le 28 juillet 1937 aux éditions Denoël, soit une quinzaine de jours avant le départ pour l'Irlande. Il est signé « le Révélé », et cet anonymat répond à l'exigence déjà formulée avant la publication D'un voyage au pays des Tarahumaras (N.R.F. d'août 1937) dans le postscriptum d'une lettre à Jean Paulhan :

 

« J'ai décidé de ne pas signer le Voyage au Pays des Tarahumaras. Mon nom doit disparaître.» (VII, 223)


Avec les Nouvelles Révélations de l'Être, l'auteur veut disparaître en tant qu'homme vivant, il refuse de signer de son nom le plus énigmatique, peut-être, de ses textes, et pour dire ce qu'il lui paraît essentiel de révéler il use des lames du tarot comme d'un langage secret.
 

Il en sort une langue de flammes, de catastrophes et de cris prophétiques qui bouleverse, et les premières pages de cette mince brochure sont parmi les plus déchirantes de toute la littérature car

 

« c'est un vrai Désespéré qui vous parle et qui ne connaît le bonheur d'être au monde que maintenant qu'il a quitté ce monde, et qu'il en est absolument séparé ».

 

 

 

 

C'est l'époque de son identification avec le christ qu'il rejettera plus tard comme le résultat d'un envoûtement.


Il sait que sa vie dès son retour sera placée sous le signe de la mort.
 

En effet, les longues périodes de réclusion dans les asiles se succéderont jusqu'à sa mort, 10 ans plus tard, avec quelques brèves interruptions.

 

« Dans peu de temps je serai mort ou alors dans une situation telle que de toute façon je n'aurai pas besoin de nom. Je compte sur vous pour les trois étoiles ».

 

L'épée à laquelle, dans certaines lettres, il dônnera la forme d'un visage, le suit toujours.

Avant de partir pour l'Irlande, il a subi le choc de la France désagrégée où il n'a vu que le mensonge.

 

 

 

 

Pour Artaud, cet isolement des racines profondes dans lequel tout un peuple sombre paraît être un des signes les plus certains du prochain anéantissement qu'il prédira dans la plupart de ses lettres d'Irlande.

 

« Tout aujourd'hui emprisonne la vie ».

 

« Je n'accepte encore de vivre que parce que je pense et je crois que ce Monde dont la Vie m'insulte et Vous insulte mourra avant moi ».


 

Dans ses lettres il affirme une fois de plus sa douleur solitaire face à un monde qui souille tout. Il y crie sa liberté par rapport à tout mouvement de pensée, à tout groupement.

 

Il écrit à André Breton :

 

« Dis-leur que je chie sur la république, la démocratie, le socialisme, le communisme, le Marxisme, l'idéalisme, le matérialisme, dialectique ou non, car je chie aussi sur la dialectique. Je n'ai vu que des propriétaires, des installés, des installés aveuglés par l'existence et qui ont tous répandu les ténèbres sur l'Existence. J'en ai éperdument ASSEZ ».

 

Artaud dans sa solitude, se retrouve dans l'histoire.

Il a été Ramsès II et le Christ dont il parle, le Vrai Christ qui

 

« n'a rien à voir avec le christ de la chrétienté, ni avec celui de la catholicité ».

 

« Le christ était un magicien qui a lutté dans le désert contre les Démons avec une canne ».


 

Avec sa canne qui fut aussi celle de Saint Patrick et de laquelle jaillira le cataclysme final sur un signe d'Artaud le Mômo.

 

« Sachez seulement, et c'est tout ce que je peux vous dire encore pour l'instant, que d'ici 20 jours je parlerai au Nom de Dieu Lui-Même, au milieu d'un tonnerre venu de Dieu ».

Sur les îles d'Aran, Artaud se trouve en un lieu exceptionnel. Les Ermites et les sages, depuis les premiers temps s'y sont rassemblés.

 

Ce haut lieu de la civilisation celte, cette terre des Druides, Artaud souhaite retrouver sa sagesse. Une atmosphère de spiritualité intense où l'être vibre dans le dépouillement règne sur les Îles. On y voit encore les trous dans lesquels les ermites méditaient et vivaient tels que Saint Gobnait et autres grands personnages de l'esprit.

Le nom même des îles, Aran, signifie chêne, l'arbre sacré des Druides.

La population de ces 3 îles, les descendants les plus purs de la race celte portent encore en eux cette puissance perdue.

De tous temps, ils ont vécu préservés des contacts du monde.

Le bateau n'accoste que sur la plus grande des trois îles.

La vie extrêmement dure des quelques 600 habitants qui peuplent chacune des 2 petites îles a donné à cette race une pureté physique exceptionnelle.

Ceux qui n'étaient pas de taille à affronter la mer dans les currachs, barques construites comme celles des premiers temps, ont du s'exiler.

La population vit en dehors des contacts à tout point de vue.

Ni radio, ni journaux. La vie ici se limite à la terre nue et à la mer.

Il n'est donc pas étonnant qu'Artaud y ait vécu.

 

 

 

 

« Poussé par des forces gigantesques, j'ai fini par découvrir qui j'étais et accepter ce que j'étais. La Voix du Christ me découvre tous les jours la doctrine de la vie et de la mort, le mystère de la naissance et celui des incarnations ».

 

« Je suis donc venu ici, en Irlande, pour obéir aux ordres mêmes de Dieu ».


Et dès qu'il parle de Dieu, il précise que son Dieu n'est pas celui que la civilisation nous a laissé :


« Je prêcherai le retour au christ des catacombes, qui sera le retour du christianisme dans les catacombes. Le catholicisme visible sera rasé pour cause d'idolâtrie, et le Pape actuel condamné à mort comme traître, et comme Simoniaque ».

 

« Je ferai rentrer l'idée de l'Eternel de Dieu dans toutes les consciences, au milieu du craquement de toutes les consciences ».

 

« Le Christ ensuite est revenu pour remettre au jour la Vérité Païenne, sur laquelle toutes les Eglises chrétiennes ont chié ensuite avec ignominie ».


Les légendes de l'Atlantide sont ici la seule histoire.

Les îles d'Aran faisaient partie de l'Atlantide comme l'île mystérieuse de Hy-Brasil.

Leur langue, une des plus vieilles, des plus riches est là pour en témoigner.

Tous les 7 ans, sur les îles, un homme a une vision.

« Le monde va payer dans le sang le crime de s'être sciemment trompé sur la Nature de la Réalité ».

 

« La vérité est qu'il y a dans le Monde, de formidables mystères, que le Monde n'est pas ce que l'on voit, ni surtout tel que le voient ceux qui disent qu'ils ne croient qu'à ce qu'ils voient ».


Chaque habitant vit avec quelques objets indispensables qui tiendraient dans un baluchon, mais ils vivent en accord avec l'océan, avec les rocs nus de leurs îles et la dureté de la vie.


« Tout aujourd'hui doit être quitté pour que s'installe un monde auquel je puisse croire. Et tant que je pourrai imaginer une chose, une seule qu'il faille sauver, je la détruirai pour me sauver des choses, car ce qui est pur est toujours ailleurs ».

 

« Il n'y a pas de dieu, mais il y a nous-mêmes, et quand nous nous révoltons contre ce soi-disant Dieu, nous nous révoltons contre nous-mêmes, et c'est notre perte même que nous créons ».

Ce qu'Artaud a trouvé chez les Tarahumaras et en Irlande, c'est surtout la certitude d'avoir eu raison contre ceux qui tentent de réduire l'homme par quelque moyen que ce soit.

La lutte constante, pour donner à l'espace spirituel l'étendue suffisante pour que l'éruption de ses forces ne soit jamais limitée, se révélait être sa seule voie d'action.

Pour lui la fin était la grande purification, le rêve qui devait illuminer le monde.

Après cette grande trituration, tout pourrait recommencer.

« L'inondation vint, une abondante résine coula du ciel. Le nommé Creuseur de Visages leur arracha les yeux. Chauve-Souris de la Mort leur coupa la tête. Sorcier-Dindon mangea leur chair. Sorcier-Hibou tritura, cassa leurs os, leurs nerfs ».


L'autre fin envisagée par Artaud est un cataclysme aussi furieux que le premier, mais intérieur.

« Cette force (l'amour) appellera le coeur des hommes et leur enseignera le néant de la vie et le sublime de la disparition des formes ».

 

 

 

« Qui dira que je n'ai pas vu ce que j'ai vu, je lui déchire maintenant la tête. » (VII, 148)

 

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