Par Minotaure
Exceptionnellement ,je vous propose de sortir du thème de ce blog (Nietzsche, Artaud, Sade),
parce que je voudrais que tout le monde connaisse ce qui suit:
L'histoire d'une chanson: Strange Fruit interprétée par Billie Holiday:
Strange Fruit ne saurait en aucun cas être considéré comme une "chanson" ordinaire tant ses implications historiques et politiques sont importantes pour qui veut s'intéresser un tant soit peu à l'histoire des Etats-Unis et à la lutte pour les droits civiques...Et pas seulement!
Il est devenu au fil du temps, si je puis dire, l'hymne, le chant de ralliement de toutes les victimes d'actes racistes ou minorités opprimées.
Les paroles de Strange Fruit ont pour origine un poème écrit il y a plus de 60 ans par un enseignant juif du Bronx, Abel Meeropol, plus connu sous le nom de Lewis Allen, son nom de plume, et peut-être plus célèbre pour avoir adopté les 2 fils des époux Rosenberg après leur exécution en 1953 pour intelligence avec l'ennemi.
Ce texte chanté par Billie Holiday à partir de 1939 au Cafe Society, le 1er cabaret "intégré" (*) de New York, avait le don de pétrifier l'assistance chaque fois qu'elle le chantait et n'a jammais perdu de son impact au fil des ans.
Strange Fruit n'est pas seulement le premier "protest song" américain, il est aussi le plus puissant et le plus durable.
Aujourd'hui encore, beaucoup pensent que Billie Holiday a écrit ce texte, un mythe conforté par elle-même et le film "Lady Sings the Blues" dans lequel elle se met à écrire ces lignes aprés avoir assisté à un lynchage.
En fait, Meeropol publia ce poème en 1937 et le mit en musique lui-même avant qu'il ne parvienne à Billie Holiday qui en remania la musique avant de l'interprèter.
Billie qui ne s'était jamais frottée à quoi que ce soit de politique auparavant, avait 23 ans quand elle chanta pour la 1ère fois "Strange Fruit" et en fit rapidement sa "propriété" tant elle y ajoutait de puissance et d'impact par sa personnalité; sa diction parfaite et sa manière de ponctuer chaque phrase donnant au texte une intensité dramatique exceptionnelle.
Contrairement à nombre de chants protestataires tombés dans l'oubli, voire devenus obsolètes, Strange Fruit survit grâce à ses incroyables possibilités métaphoriques.
L'étrange fruit dont parle Meeropol ne pend plus aux peupliers du Sud et les lynchages n'ont plus cours sur le sol des Etats-Unis depuis qu'il a écrit ce poème... Cependant les visions de James Byrd Jr, traîné derrière une camionnette à Jasper au Texas, d'Amadou Diallo, de Patrick Dorismond, d'Abner Louima, et tant d'autres noirs tués ou mutilés par des blancs, victimes d'actes racistes de toute nature, minorités opprimées, sont toujours bien présentes et nous rappellent combien "Strange Fruit" n'est pas un chant d'hier, mais malheureusement d'aujourd'hui, de demain, de toujours...
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L'écoute de Billie Holiday chantant Strange Fruit reste un moment inoubliable; sans doute rien de comparable à ce qu'ont vécu les clients du Cafe Society en 1939, mais il suffit d'imaginer la scène...
La salle est plongée dans le noir, le service aux tables et au bar a été interrompu.
Billie Holiday est seulement accompagnée d'un piano sur lequel elle s'appuie, un unique et petit spot éclaire son visage.
Elle est immobile, comme hébétée...
Son visage se crispe et dans un rictus de douleur, sortent de sa bouche les premières syllabes de Strange Fruit.
Elle chante ensuite de manière trés sûre, convaincue et si convaincante.
Elle est déterminée et trés concentrée.
Son élocution et son phrasé donnent aux mots qu'elle "assène" à l'audience une intensité et un impact si forts qu'à la fin de sa prestation, un "silence de mort" se fait dans la salle...
Ce silence pesant semble durer une éternité avant qu'un spectateur ne se mette à applaudir nerveusement, imité ensuite par toute la salle.
Il était convenu dans l'engagement de Billie que Strange Fruit soit chanté lors de son dernier set et pour le clore, car aprés cette prestation, elle était incapable de poursuivre et se retirait longuement seule dans sa loge pour se remettre de l'intense émotion qui la submergeait alors.
(*) de l'anglais "integrate", désignait les endroits acceptant les noirs, par opposition à "segregate", ne les acceptant pas.
STRANGE FRUIT
Lewis Allen
Southern trees bear a strange fruit,
Blood on the leaves and blood at the root,
Black body swinging in the Southern breeze,
Strange fruit hanging from the poplar trees.
Pastoral scene of the gallant South,
The bulging eyes and the twisted mouth,
Scent of magnolia sweet and fresh,
And the sudden smell of burning flesh!
Here is a fruit for the crows to pluck,
For the rain to gather, for the wind to suck,
For the sun to rot, for a tree to drop,
Here is a strange and bitter crop.
Etrange Fruit
Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
Du sang sur les feuilles, du sang aux racines,
Un corps noir se balançant dans la brise du Sud,
Etrange fruit pendant aux peupliers.
Scène pastorale du "vaillant Sud",
Les yeux exorbités et la bouche tordue,
Parfum du magnolia doux et frais,
Puis la soudaine odeur de chair brûlée.
Fruit à déchiqueter pour les corbeaux,
Pour la pluie à récolter, pour le vent à assécher,
Pour le soleil à mûrir, pour les arbres à perdre,
Etrange et amère récolte
MERCI
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